Le Caucus

L’impro dans les grandes lignes…

Parler fleuri pour ne pas être à poil

Posted by Yvan_R sur 14 avril 2008

[eng]

Improv is a ‘naked’ art form, Finpoil says: sceneries, costumes and characters are conveyed by a vast range of means on the set. That’s why the language’s richness is so important: implicits and suppositions are a way of making the most out of a few words. Like poetry.

[fra]

L’improvisateur est un exhibitionniste en puissance: il arrive tout nu sur scène, sans chemise, sans pantalon, sans trop savoir avec quel personnage il va raconter ses histoires. On peut dire que le théâtre d’improvisation est un art « à poil ». Oui, on peut le dire.

Tout le contraire du théâtre classique, en somme, lui qui se joue normalement avec un costume (préparé à l’avance par un costumier), sur une scène encombrée de décors (préparés à l’avance par un décorateur), avec des dialogues dans la tête (préparées à l’avance par un auteur qui est le plus souvent mort depuis lontemps, le lâche). L’improvisateur – ou l’improvisatrice, puisqu’il faut aussi de temps éviter d’être misogyne, c’est mauvais pour la survie de l’espèce – se retrouve donc à faire à peu près tout à la fois: raconter son histoire, meubler sa scène et habiller son personnage pour ne pas prendre froid.

J\'offre une bière à qui devine qui c\'est

On doit donc communiquer tous ces éléments au public, grâce à des informations. Si l’improvisatrice (je passe définitivement à la forme féminine, le thème de la nudité m’ayant émoustillé) veut montrer qu’elle est derrière un bar, elle va donc faire le geste d’essuyer un zinc avec une serviette. Pour donner de l’ampleur à sa barmaid, elle va se grossir physiquement, en avançant le bassin pour amplifier sa poitrine, tout en écartant les bras. Pour signifier l’attente, elle regardera sa montre. Le public saisit donc par quelques conventions visuelles certaines informations sur l’environnement scénique.

Le reste est communiqué par les dialogues: relations entre personnage, lieu, genre de la pièce, tout doit être dit dans l’improvisation, à la différence du théâtre classique qui s’est souvent épargné une bonne partie de cette peine: le spectateur a reçu un programme, il connaît le titre et le genre (tragédie ? comédie ?) de la pièce qu’il est en train de voir. Il sait à quoi s’attendre, en somme. Parfois, il a même déjà lu le texte (d’un auteur souvent déjà mort, je l’ai déjà dit plus haut).

Pour s’approcher du théâtre « normal », l’improvisation doit donc s’appuyer sur toutes les informations posées et les considérer comme vraies. C’est ainsi qu’on a inventé les « règles » comme le « Oui, et… » ou le « Ne posez pas de questions ». Si l’on veut avancer dans la pièce et intéresser le public, alors il est contre-productif de rejeter les informations, ou de les retarder à coup de questions (puisque la question ne pose, en principe, pas d’informations).

Petite parenthèse: la « règle » qui vous empêche de poser des questions est d’une ineptie totale, a fortiori. Elle est faite pour les improvisateurs débutants qui demandent à leur partenaire des trucs du genre « mais qu’est-ce que tu fais ? » (et c’est malheureusement fréquent). Or, le fait de poser une question n’est pas un mal en soi: ce qui est dérangeant, c’est de mendier à son partenaire une information qu’on pourrait très bien lui donner avec générosité et bienveillance. De fait, les questions peuvent tout à fait amener quantité d’informations (exemple: « Chérie, est-ce que tu m’as trompé pendant ton séjour? » ou « Tu voudrais bien m’aider à remplacer ce joint de culasse? »). Fin de la parenthèse.

L’importance de la qualité des informations a amené certains manuels (Johnstone, Tournier, Del Close, entre autres) à conseiller d’utiliser un « langage précis », à « détailler » au maximum: on en arrive parfois à une liste de « ne dite pas… / mais dites… » qui recommande l’emploi d’un langage ultra-précis (genre « un Magnum 357 » plutôt qu’un « pistolet ») pour booster l’imagination de sa partenaire et la sienne propre.

C’est certainement là que la linguistique française a tout à nous apprendre, avec le concept de présupposé: l’improvisatrice a intérêt à utiliser un langage qui multiplie les références implicites, pour donner le maximum d’information en peu de mots. Ainsi, les phrases de début d’impros sont plus efficaces selon leur degré d’implicite. Comparons ces deux phrases qui ont pourtant le même nombre de mots:

« Il fait très beau aujourd’hui » (qui nous dit que le soleil brille)

et

« Maintenant, tu vas mourir, frangin! » (qui établit la relation familiale entre A et B, qui nous plonge dans une action imminente, qui nous dit que B est en danger de mort, qui nous fait nous demander pourquoi, qui nous indique peut-être que A a une bonne raison de le tuer, peut-être qu’il lui devait de l’argent, ou alors il a éraflé sa Jaguar, il a écrasé son dogue allemand, etc.)

L’improvisatrice a donc tout intérêt à adopter un langage fleuri, rempli d’implications et de sous-entendus. Et c’est peut-être dans cela que l’improvisation théâtrale gagne le plus: pour être efficace, cette discipline se doit d’être poétique, en communiquant plus que le seul premier sens des mots. Comme si, par pudeur, vous vous couvriez de ridicule avec quelques mots déplacés.

Aaaah.

Rien de tel qu’un peu de poésie pour vous habiller cette nudité théâtrale.

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6 Réponses to “Parler fleuri pour ne pas être à poil”

  1. Ian said

    D’accord avec toi. Donnons le maximum d’information, et tirons parti au maximum de ce que nous offre la langue française. Mais attention à ne pas tomber dans le gout du jeu de mot et du bon mot. Un travers bien français, qui au lieu d’utiliser la langue pour servir l’histoire, le fait pour glorifier l’intelligence de l’acteur.

    Un travers noté sur ce blog anglo-saxons ici:
    The style of improv is radically different from English improv. Their focus really seems to be on developing real characters with real relationships. From the two shows I’ve seen at LICUQAM, the scenes are frequently about nothing else–they will have 4-minute scenes that consist entirely of a conversation. Sure, sometimes it’s boring talking heads, and yet sometimes it’s funny and magical. It’s a format where verbal acuity trumps, which makes sense when so much of French humour is based on word games and double-entendre.

    Je cherchais depuis un temps ce que les anglo-saxons pensaient de l’impro francophone. Voila une piste…

  2. The girl said

    Je ne suis pas sûre qu’il faille le prendre comme le point de vue d’une anglophone, mais plutôt d’une anglophone de Montreal. Parce que ce que j’ai vu à Chicago, c’était très très très verbal, des conversations entre divers personnages, et avec des blagues et des jeux de mots aussi.

  3. finpoil said

    Je ne cherchais pas à opposer le jeu physique et le jeu verbal, bien au contraire. De deux choses l’une: soit je me suis mal exprimé, soit vous avez été déconcentré par la photo de nu. C’est vrai qu’elle est belle, tout de même.
    Ce que je voulais dire, c’est que l’improvisation nous force à communiquer avec tout notre être, et que la moindre information est capitale pour le partenaire. DONC pour mettre toutes les chances de son côté, il est de bon ton de « charger » suffisamment les débuts d’impro avec un bonne quantité d’information.
    On se rend compte que les « bons » constructeurs d’impro ne sont pas forcément ceux qui ont fait un doctorat en narratologie, mais plutôt ceux qui amènent des éléments relativement riches pour la scène. Ou qui savent enrichir les éléments posés par les autres.
    Et maintenant je retourne regarder la photo du nu.

  4. The girl said

    Ark, je ne peux pas cautionner tant de machisme 🙂

    Je ne crois pas qu’on ait mal compris ton article (une bataille des auteurs du blog yay!). J’ai réagi au commentaire de Ian qui, je pense, disait que le travers d’amener des éléments par le langage pouvait être de devenir bavard. Ce que je ne cautionne pas spécialement, car généralement, lorsqu’on est bavard, on amène peu d’éléments. Quoique, après avoir vu TJ and Dave, je modère ce que je dis.

    Et moi j’ai rebondi sur le « clivage anglophones/francophones » à propos des bavardages. Clivage qui à mon avis n’existe pas. Il y a plutôt des théories/philosophies qui gouvernent les groupes, et là est le clivage.

    Vous voyez, ce qui est bien sur ce blog, c’est qu’on est ouvert à la discussion, et pas tous forcément d’accord.

  5. Ian said

    Moi, je faisais référence à cette phrase: « l’improvisatrice a intérêt à utiliser un langage qui multiplie les références implicites, pour donner le maximum d’information en peu de mots. Ainsi, les phrases de début d’impros sont plus efficaces selon leur degré d’implicite. »

    Et ce que je veux dire, c’est que oui, la langue française a une grande richesse, mais qu’on peut souvent s’en servir pour faire des sous-entendus qui tiennent parfois du jeu de mot. Un travers, bien remarqué par l’auteur du blog sus-mentionné quand il dit: « It’s a format where verbal acuity trumps, which makes sense when so much of French humour is based on word games and double-entendre. »

    Je ne parlais pas du clivage « physique / verbal », ou « anglophone / francophone » mais bien du gout pour les jeux de mots et les sous-entendus des improvisateurs francophones…

    Pour le reste, je pense effectivement que ça dépend beaucoup de l’école d’improvisation de laquelle on vient.

  6. Ian said

    Finpoil, par rapport au fait de « charger » les début d’impro, je pense que c’est une approche privilégiée par l’école de la « plateforme »: prendre son temps pour poser des éléments structurants.

    Mais je me dis aussi que cette école n’est qu’une école, et que des scènes qui commencent sans être très chargées en information peuvent aussi très bien marcher. De plus en plus, je me dis que le « comment » l’information est donnée (ou non) importe tout autant, voire plus!

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