Le Caucus

L’impro dans les grandes lignes…

L’impro est un art, pas une thérapie

Posted by impronabla sur 23 juillet 2008

[eng]

Improvisation may have therapeutic effects, but the goal of impro should not be therapy. It is bad for the group, bad for the audience and especially bad for you. Improvisers are not trained as psychologists.

[fra]

Depuis que je fais de l’improvisation théâtrale, ma vie a changé. Je suis plus ouvert, plus dynamique, parfois même plus drôle… J’ai un contact bien plus facile avec les inconnus, mais aussi des relations bien plus satisfaisantes avec mes connaissances.

Bref, depuis que je fais de l’impro, je me sens bien plus adapté socialement.

Seulement voilà. Si je regarde (par hasard) sur Internet, je tombe sur ceci :

‘Thérapie : Approche structurée d’intervention en réadaptation et en intégration sociale’

Nous ne sommes pas loin de dire alors que l’improvisation à des impacts thérapeutiques dans la vie des improvisateurs. Et à cela je dis : ‘OUI, c’est vrai !’ Combien d’improvisateurs se disent moins timides, se sentent moins seuls ou se sentent reconnus et utiles dans leur groupe ? En improvisation, on interagit avec des personnes. Et ces interactions sont à la fois régies par des règles positives (acceptation, absence de jugement, attention envers ses partenaires, etc.) mais se font de plus dans un contexte agréable (jeux, confiance, rire, découverte et prise de risque). Globalement, faire de l’improvisation dans un groupe est ainsi source d’un immense plaisir et la limite entre ‘troupe’ et ‘cercle d’amis’ devient de plus en plus difficile à discerner au fil du temps. De plus en impro, on est encouragés à faire et dire des choses que les autres personnes ne feraient et diraient jamais (mais qu’ils peuvent avoir dans la tête). On est encouragés à faire des choix que les gens ne feraient normalement pas (mais qu’ils auraient peut-être envie de faire). Et on est finalement encouragés à retomber en enfance.

Les parallèles avec la thérapie sont nombreux ! Et il faut bien le reconnaître, faire de l’impro ça fait du bien au moral. Mais en y réfléchissant bien, tout ce que nous faisons dans la vie et pour lequel nous nous impliquons vraiment change profondément notre vie. Oui, l’impro peut faire ça aussi.

Le problème selon moi vient du fait que certains improvisateurs font de l’impro dans le but de ressentir ces impacts thérapeutiques. Et à cela je ne peux que dire : ‘NON ! L’impro est un art, pas une thérapie’. N’essayons pas de résoudre nos malaises par la pratique de l’improvisation. La thérapie ne doit pas être le but principal de l’improvisation et ce pour plusieurs raisons, cruciales. En voici trois, qui selon moi sont les plus importantes. Prenons l’exemple d’un joueur qui intègre une troupe d’improvisation dans le but de réaliser sa propre thérapie.

  1. Il faut être conscient que la pratique de l’improvisation théâtrale est une activité de groupe.  Il y a (presque) toujours des gens sur scène avec nous, et il y a toujours des gens en entraînement avec nous. Ces gens sont venus pour apprendre des choses, pour travailler ensemble dans le but de créer une histoire commune. Or, lorsque ce joueur envisage l’improvisation (ou toute autre activité d’ailleurs) comme une thérapie, le focus est placé sur lui-même. Une bonne façon de rester dans sa tête et de se rendre encore plus difficile la création spontanée de scènes. Il faut garder à l’esprit que le meilleur moyen de faire de la bonne improvisation est de se concentrer sur les autres, sur notre environnement, et pas sur soi-même. Surtout pas sur soi-même. Bref, envisager l’improvisation comme une thérapie n’aide pas à faire de la bonne impro.
  2. En général (et je n’exagère qu’à peine), il n’acceptera pas la critique, il ne supportera pas de se remettre en question. Il trouvera souvent des excuses et pourra même retenir un entraînement pendant des heures pour parler de ses propres soucis (ou expliquer ses retards de la même façon, ou se plaindre qu’il est trop fatigué). Il peut même craquer au cours d’une scène qui devient trop dure pour lui, arrêter en plein milieu sans tenir compte du fait que d’autres joueurs sont en train de travailler. Lors de discussions autour d’une scène particulière ou d’un spectacle, il trouvera les remarques méchantes et les prendra pour lui seul. Ainsi, son comportement en dehors des scènes sera centré sur ses soucis, et ça ne fait pas du bien au groupe. Bref, envisager l’impro comme une thérapie peut freiner le développement du groupe.
  3. Souvent, ce joueur a l’impression de faire beaucoup d’efforts pour le groupe (après tout, il essaye déjà de ‘ne pas trop en parler’). Ainsi, il ne faut pas lui demander plus d’efforts. Peut-être que c’est maintenant au groupe de faire des efforts, d’être plus compréhensif. Tout à coup, c’est au groupe ou au coach de gérer ce problème, parce qu’il est devenu un problème dans le groupe même. C’est ce qu’on pourrait appeler un transfert de responsabilité – et pourquoi pas de culpabilité (rendu d’autant plus possible que la troupe est devenue un groupe d’amis). Mais on ne doit pas modeler le groupe de cette façon. Ce n’est pas juste de forcer ses partenaires à traiter son problème, de les drainer de leur énergie, parce qu’on envisage la troupe comme son propre groupe de thérapie. Bref, envisager l’impro comme une thérapie fait du mal au groupe entier.

Je mets ces trois exemples dans cet ordre parce que je pense qu’ils reflètent ainsi la progression logique des impacts de cette façon d’envisager l’impro.  Pour rendre le sujet encore plus complexe, je rajouterais que certaines personnes n’ont pas commencé l’impro dans le but d’effectuer une thérapie. Mais ils ont vu des impacts positifs, et ont continué l’impro dans ce but, ce qui conduit aux mêmes écueils.

Pour résumer, venir à l’impro comme à une thérapie personnelle est néfaste pour le groupe, pour le public, mais aussi pour ce joueur. Si on apprend quelque chose d’important sur soi avec l’impro, c’est génial. Mais ce n’est pas pour cela que l’impro est faite. On dessert l’impro et nos partenaires si on les tourne autour de nous seuls.

Enfin, le point de vue du coach me semble important à préciser.

A priori, le coach n’est pas psychologue. Il n’est pas formé à la psychologie en tout cas. Il doit se concentrer sur le groupe et sur le spectacle à produire. Du point de vue du coach, le groupe doit passer avant les individualités. Et si un joueur franchit les limites décrites précédemment dans ce post, il doit prendre la décision qui s’impose : le joueur doit partir du groupe. C’est une décision difficile, qui a un coût moral certain, mais c’est le moindre mal. (De même d’ailleurs, si c’est le coach qui envisage sa troupe comme sa thérapie, les joueurs doivent s’en séparer.)

Pour essayer d’intervenir avant que le problème ne prenne trop d’ampleur, il peut être bon de rappeler, en début d’année ou avec un nouveau groupe, que le coach ou le groupe ne peuvent rien pour aider les joueurs à résoudre leurs problèmes personnels. Chacun doit se concentrer sur l’improvisation (dans une troupe d’impro, quoi de plus normal ?). Si ils ressentent des impacts thérapeutiques, géant, mais personne ne doit compter dessus.

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8 Réponses to “L’impro est un art, pas une thérapie”

  1. Lily said

    Je trouve ton article très juste et bien expliqué.

    J’ai eu pendant un cours de théâtre une femme qui venait pour des raisons thérapeutiques (elle avait été aiguillée vers ce cours par son psy !), et cela mettait vraiment la prof et les autres élèves dans l’embarras, car effectivement, elle ne cherchait pas l’art, mais la guérison, et que tout était prétexte à montrer sa douleur, et à se retrancher derrière. Et là je prends un cas extrême, mais il est vrai que cet amalgame est assez courant.

    J’ai quand même envie d’ajouter une chose par rapport à l’article: s’il est préférable de ne pas venir faire de l’impro pour avancer intérieurement, en revanche, il est souvent nécessaire d’avancer intérieurement pour faire de l’impro. Je veux dire par là que la recherche de la progression en impro (comme au théâtre d’ailleurs) doit parfois mener à dépasser certaines choses ancrées en nous, parfois c’est douloureux parfois non. Tout ça pour dire que pour moi les craquages peuvent exister s’ils sont au service du travail que l’on fait sur l’impro. Et paradoxalement, ce sont ceux qui sont venus dans le but de faire un travail sur soi qui opposent le plus de résistance à vraiment travailler sur soi pour progresser en impro.

  2. finpoil said

    Je me souviens effectivement d’avoir eu deux « cas » d’élèves à la limite de la timidité maladive qui venaient se désinhiber au cours d’impro… sans que cela soit un problème.
    Comme tu le soulignes, Nabla: je pense que si le coach est au clair avec la direction qu’il veut imprimer au groupe, il n’y a pas vraiment de problème avec les attentes différentes des participants. Il me semble que c’est gérable, un groupe de 4 improvisateurs et de deux « patients »; l’enseignement devient différencié, et des personnes aux parcours dissemblables peuvent apprendre de leur différence d’approche.
    Je dis que ça marche, mais je pense surtout au contexte de « cours » libre, sans qu’il y ait d’échéance au bout. Si la compagnie veut poser les bases d’un futur spectacle, je pense bien que ça puisse devenir un obstacle…

  3. Françoise said

    Bonjour,je suis la maman de ian,tout a fait d’accord avec toi l’impro n’est pas une therapie mais etant donné que cela contribue a se sentir miex,a se faire plaisir …tu dis toi meme tout le bien que cela peut faire ,tout ce que cela peut apporter.. quelque part cette approche spontanée,energique,interactive amene un bien,un mieux etre donc un soin,donc une thepapie tu me suis..je suis infirmiere et tout ce qui fait du bien soigne quelque part, etre naturel ,spontane , ce qui est réalisé et dit avec le coeur et les tripes sans limites ni carcan ni nevrose c’est un plus pour soi meme et les autres.
    donc continuer l’impro ,le travail sur soi avec tout votre coeur vous etes supers,et surtout ne prenez pas les gens envoyés par un psy ils sont malades il faut les renvoyer chez le psy jusqu’à ce qu’ils soient eux memes d’abord pour pouvoir donner et recevoir.
    et si tu veux venir a tahiti nous ne pratiquons pas l’impro mais l’hospitalité naturelle et avec le coeur allez comme on dit a tahiti nana ce qui veut dire aurevoir et merçi de m’avoir lue.

  4. impronabla said

    Bonjour Françoise.

    Merci pour ce commentaire !

    Je suis d’accord avec toi quand tu dis que l’impro (avec toutes ces dimensions de spontanéité, d’énergie, d’interactivité, etc.) amène un bien. En revanche, je ne pense pas qu’une activité qui amène un bien doive forcément amener un mieux.
    Si je me sens bien dans ma vie et que je pratique une activité qui me fait du bien, je n’irais pas mieux, j’irais toujours bien…

    Cependant, ton commentaire me fait penser à quelque chose : il est effectivement assez dur de se sentir bien tous les jours de sa vie (comment ça impossible ? Oui ben si vous insistez… d’accord c’est impossible). Comme tu le résumes bien, dans ces moments-là, pour faire de l’improvisation intéressante, il faut être capable de donner et de recevoir, sans carcan ni névrose. C’est beaucoup plus facile à dire qu’à faire bien sûr. Et il faut accepter qu’une fois de temps en temps, nous ne réussirons pas à faire abstraction de ces limites (ce qui ne pénalisera pas tant que ça le groupe d’ailleurs). Et faire de l’improvisation peut même nous aider à oublier ces limites, dans une espèce de cercle vertueux, l’espace d’un instant.

    Bref, je pense que nous sommes tous amenés de temps en temps à nous servir de l’improvisation comme une thérapie.
    Il faut juste veiller à ne pas le faire trop souvent, sinon :
    – on court les risques développés dans l’article
    – même l’improvisation finira par ne plus nous aider à nous sentir bien (on sera en quelque sorte immunisé contre ses impacts thérapeutiques à force… comme des antibiotiques qui finissent par ne plus faire effet, parce qu’on en prend trop…)
    A chacun et à chaque groupe de fixer ses propres limites, comme pour tous les sujets qui touchent l’impro de toute façon.

    Bon il y aurait encore tellement de choses à dire que j’en ai la tête qui tourne (non, pas vraiment). Mais je pense que nous avons déjà débroussaillé pas mal de terrain.

    On en rediscute à Tahiti ? Je prends mon maillot de bain et j’arrive !

    Nana (j’ai l’impression que c’est ma signature, c’est bizarre…)

  5. Cymon said

    L’impro est un sport, et du coup peu étre néfaste pour les personnes non préparées…
    Y’a pas de place pour les faibles…

  6. Lily said

    Cymon, il ne me semble pas que ce soit le point de vue que Nabla présente, mais ça seul lui pourra répondre.

    Je trouve un peu choquante ta dernière phrase, peut-être est-ce son but? Cela rejoint pour moi le débat de l’intégration des personnes “différentes” (malades, handicapées, etc.) dans l’entreprise par exemple. Aujourd’hui beaucoup pensent qu’une personne malade ne peut pas être aussi productive qu’une personne en bonne santé. Certes… ça dépend sûrement des personnes et de leur différence. Pourtant je crois que beaucoup d’entre elles ont autant à apporter et que nous sommes victimes de nos a priori. J’ai connu l’histoire d’un homme qui n’avait qu’un poumon et qui ne l’a pas dit à son employeur lorsqu’il a été embauché, parce que sinon il ne l’aurait probablement pas été. Il a bossé dur, et beaucoup. Lorsqu’on lui a greffé son second poumon, il l’a révélé à son employeur, qui était très admiratif du travail qu’il fournissait dans ces conditions. Peut-être que cet homme n’aurait jamais eu sa chance s’il avait dit la vérité, parce que justement la société rejette pas mal ceux que tu appelles “les faibles”.

    Par rapport à l’article de Nabla, je dirai juste que cet homme n’allait pas chercher sa guérison dans cette société, il allait juste y chercher un travail, comme tous les autres. Et dans ce cas-là, je ne vois pas le problème. Même si ça l’a sûrement aidé à surmonter son problème.

  7. sam said

    Bonjour à tous,
    Je colle un lien que je trouve pertinent par rapport à ce qui a été déjà dit. Pour moi, Tout ce qui fait du bien a un effet thérapeutique. Après, il y le contexte qui joue énormément. faire sa thérapie devant un public, n’est pas approprié, Là, il s’agit d’un spectacle, et non pas de développement personnel. Le rôle du coach est justement de peut être orienter la personne vers d’autres solutions à sa portée.
    J’assiste tous les dimanches aux spectacles d’une ligue que je trouve extraordinaire. Et parfois j’assiste à des remontées de vécus personnels, est ce un problème, non! ni pour moi ni pour les autres.
    En bref et simple, on fait de l’impro devant un public pour offrir et donner non pas s’offrir et se donner à soi.

    http://www.chups.jussieu.fr/polysPSM/psychomot/semioPSMenf/POLY.Chp.3.2.2.html

  8. […] je pense que pour beaucoup aussi, l’impro est une thérapie (cf. le post de Nabla) donc les gens se “lachent”, exorcisent leurs démons sur scène et font […]

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