Le Caucus

L’impro dans les grandes lignes…

Archive for décembre 2008

Porter ses personnages comme un manteau

Posted by Ian sur 29 décembre 2008

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« I’d like to see some goddamn integrity on stage. » Del Close

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Neuf fois sur dix, lorsqu’un improvisateur joue une personne âgée, il monte sur scène courbé, mime un déambulateur ou une canne, parle d’une voix exagérément instable et faible, et est presque sourd si ce n’est complètement gâteux. Est-ce à dire que toutes les personnes âgées sont comme ça ? Je ne crois pas. Et pourtant c’est ce stéréotype qui est utilisé dans la majorité des cas, celui du petit vieux handicapé par son age. Quand verrons nous enfin des seniors saints de corps et d’esprit sur scène ? *Hum* Je m’égare…

Je comprends bien le réflexe qui nous pousse à aller dans le stéréotype : obligés de créer des personnages dans l’instant et de clairement faire comprendre qui l’on est aux autres – public et partenaires -, nous nous raccrochons à ces portraits grossiers de personnages. Parfois, l’utilisation de tels stéréotypes est utile. Mais lorsque cela devient un réflexe et que nous devenons incapable de produire autre chose que ces stéréotypes, je me dis qu’il y a un problème.

Est-ce bien, est-ce mal ? Un des critères que j’utilise pour juger si ce que nous faisons sur scène est bon ou mauvais est celui de la peur : faisons nous ce que nous faisons sur scène par choix assumé ou par peur ? Si c’est par peur, en général, les techniques que nous utilisons ne nous servent qu’à cacher un malaise plus profond et nous empêchent d’atteindre notre but : raconter une histoire, divertir, intéresser, jouer ensemble, et en l’occurrence ici, jouer des personnages crédibles.

mamie

Faut pas pousser mémé dans les orties, quand même…

Souvent, nous portons nos personnages comme des armures, parce que nous avons peur. Le stéréotype du petit vieux quasiment sourd et incapable de se déplacer est souvent un moyen pour l’improvisateur de se protéger. Incapable d’entendre, il ne lui est plus nécessaire d’accepter les propositions des autres, de se jeter en avant dans la construction de la scène et de faire avancer l’histoire. Et les déplacements lents du personnage permettent au joueur d’avoir le temps de « trouver une idée » au milieu de la scène s’il en a besoin.

Alors que notre capacité d’écoute et notre capacité à réagir sont essentielles sur scène à nous autres improvisateurs, les personnages que nous portons comme des armures, comme celui du petit vieux, ne nous permettent justement pas de remplir nos devoirs sur scène. En clair, nous nous en servons pour nous protéger.

Keith Johnstone n’aborde quasiment pas la question des personnages. Il se concentre plutôt sur l’acteur et propose tout un tas de techniques pour améliorer le jeu d’acteur, dont le profond travail sur le masque qu’il aborde dans Impro. Je ne détaillerai pas ici ces techniques (peut-être dans d’autres articles…), je vous renvoie à ses livres. Mais ce qui ressort à la lecture de ses livres ou lorsqu’on assiste à ses ateliers, c’est qu’il pousse essentiellement à la sincérité sur scène. En atelier, lorsqu’il propose des exercices, il demande surtout aux gens « d’être normaux.«  Lors d’un atelier, il nous disait qu’un conseil que donnent souvent les acteurs plus expérimentés aux plus jeunes est de « ne pas jouer ! » (« Don’t act ! »).

Del Close dit à peu près la même chose, il me semble (mais de manière plus violente). Dans Guru : My days with Del Close de Jeff Griggs, on peut lire ces propos qui lui sont attribués :

I’d like to see some goddamn integrity on stage. Are we so incompetent and unenlightened that we can’t elevate ourselves to have some sort of dignity when we perform? You have to treat your scene partners like artists and poets. When you lower yourself to play retards and obese people, you pander to the audience and you insult your scene partner, the audience and me.

All of these big, broad, ridiculous characters have to stop. You should wear your characters like a thin veil. It should be an extension of you. We’re interested in creating honest and sincere characters. These characters will certainly have quirks and blemishes, but we’re here to celebrate those, not ridicule people for having them.

Ce que je traduis par:

J’aimerais voir un peu de putain d’intégrité sur scène. Sommes nous si incompétents et si peu inspirés que nous ne pouvons pas nous élever à avoir un peu de dignité lorsque nous jouons ? Vous devez traiter vos partenaires comme des artistes et des poètes. Lorsque vous vous abaissez à jouer des demeurés et des gens obèses, vous cédez au public et vous insultez votre partenaire, le public et moi.

Tous ces personnages gros, larges, ridicules doivent cesser. Vous devez porter vos personnages comme on porte un voile fin. Ils devraient être une extension de vous. Nous cherchons à créer des personnages honnêtes et sincères. Ces personnages auront certainement des bizarreries et des imperfections, mais nous sommes là pour les célébrer, pas pour ridiculiser les personnes qui les ont.

Dans le paragraphe suivant, on peut lire ces propos de Bill Murray :

I wear my characters like a trench coat. […] That is what Del taught. Roles are really you underneath.

Ce que je traduis par:

Je porte mes personnages comme on porte un imperméable. […] C’est ce que nous enseignait Del. Les rôles sont en fait juste vous en dessous.

Del insiste sur le fait que de tels personnages sont insultants pour le public et nos partenaires. Insultants pour le public, car nous préférons obtenir un rire facile avec un stéréotype alors qu’on pourrait très bien présenter des personnages plus humains, qui poussent le public à l’identification et à la réflexion. Insultants pour nos partenaires car ces gros personnages mal taillés sont souvent une excuse pour nous enfermer dans notre monde et ne pas écouter les propositions de l’autre.

Ne portons pas nos personnages comme des armures, mais comme de simples manteaux. Le personnage pourra alors se nourrir des réactions de la personne qui se trouve en dessous et semblera alors plus crédible, plus juste, plus humain.

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La plateforme ou l’essence du jeu

Posted by bullecarree sur 22 décembre 2008

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Without foundations, the house will collapse. Take time, work as a team, create a plateform, enjoy the moment…

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Keith Johnstone parle souvent dans son livre de la « Platform ». Même si je n’ai pas encore réussi à totalement déchiffrer tout ce qui se cache derrière ce mot, je vais quand même essayer d’en faire une première analyse.

A mon sens, la plateforme est la situation que l’on pose lors d’une improvisation. Lorsque la situation est claire, l’improvisation est constructible. Si la plateforme n’existe pas, alors les fondations sont instables et il est difficile de construire.

Les improvisations qui ont par exemple peu de chance de construction sont de 2 types:

  • celles dans lesquelles les improvisateurs ne prennent pas le temps de poser une plateforme, préférant en poser une autre vite à côté (pour cacher le boulot tout salopé) et ainsi de suite, ce qui donne une improvisation avec plein de situations mais qui ne décolle jamais. C’est plein d’énergie mais ça part tellement dans tous les sens qu’on ne s’en souviendra jamais. C’est dommage parce que nous nous devons de raconter une histoire au public. Une de mes amies qui fait de l’improvisation depuis maintenant 12 ans m’a dit qu’une belle improvisation est une improvisation qu’on peut résumer. Je suis d’accord.
  • celles dans lesquelles les improvisateurs cassent les plateformes, souvent par un gag sans rapport avec la situation. Je donnerai l’exemple de Charna Halpen dans le livre « Truth in Comedy »: une femme se dispute avec son mari et demande le divorce. Son mari lui répond avec détresse espérant la faire changer d’avis : « Mais chérie, tu as pensé aux enfants? ». Sa femme lui répond : « Nous n’avons pas d’enfant ». Bien sûr, cette réplique a déclenché l’hilarité dans le public mais la scène mis en place était à jamais détruite, tout ça pour un gag.

D’ailleurs, c’est pour cela que la construction est difficile pour les mixtes en match d’improvisation. Il est difficile de mettre en place une plateforme car il faut énormément d’écoute et de confiance de la part des improvisateurs. Parfois, la situation est rapidement établie. Parfois non, il faut alors du temps, ou de l’aide des improvisateurs qui sont sur les bancs. Mais ce qui est insupportable, c’est de voir rentrer des improvisateurs qui ne viennent pas pour clarifier la situation (pour un gag ou pour imposer leur plateforme sans avoir écouté). C’est lorsqu’une mixte est réussie qu’on découvre la virtuosité des improvisateurs.

C’est aussi une des raisons pourquoi je suis contre s’imposer un objectif (parfois pire, une histoire) lors d’un caucus en mixte. Ca revient à imposer une plateforme à l’autre équipe et vice-versa. Bref, 2 plateformes proposées et ensuite c’est à l’équipe qui arrivera à s’imposer. C’est stupide. Je préfère partir d’un personnage ou simplement d’une émotion. La plateforme apparaîtra d’elle-même sur scène.

Mais en lisant, tout ça, vous vous dites : « mais comment diable créer la plateforme ? ». Et bien, c’est tout simple, écoutez-vous et découvrez de quoi parle l’improvisation ! La plateforme n’est pas forcément le sujet de l’histoire, ça peut être aussi le format. Del Close appelle ça « Game moves in scene ». Il donne comme exemple une scène avec 5 improvisateurs jouant des candidats dans une salle d’attente. Tous attendent pour leur entretien d’embauche jusqu’à ce qu’un des candidats trouve un par un leur point faible et les convainc de quitter la pièce. La plateforme est donc « un par un, les candidat se font convaincre de sortir ».

Je pense que les improvisateurs les plus virtuoses sont ceux qui écoutent le mieux et comprennent donc plus vite la situation.

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Quand l’impro va mal, activez la bascule!

Posted by Cid sur 15 décembre 2008

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When a scene or a show is at a standstill, go back to simplicity and activate the see-saw unbalancing status, emotions or energies.

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On a tous vécu, en tant que joueur, des spectacles d’improvisation où « ça ne démarrait pas ». Les situations restent au point mort, les personnages ne trouvent pas leur place, les connexions ne se font pas.

bascule_enfantPour remédier à cela, le premier réflexe est de retrouver la perte de contrôle et l’énergie de nos meilleurs spectacles. On se prodigue des conseils du genre « Allé! Faut y aller là! Faut que ça démarre… » Mais pour l’expérience que j’en ai faite, soit le spectacle ne démarrait jamais, soit on s’abandonnait à une hystérie collective, avec quatorze idées à la secondes, et une écoute proche du néant.

Le tort, à mon avis, est d’une part de forcer artificiellement l’énergie et la perte de contrôle, d’autre part de ne pas prendre le temps d’installer les préalables essentiels (relations claires entre les personnages, situations bien mises en place, idées simples…).

Dans ces cas, pour moi, rien ne vaut le retour à la simplicité !

Proposons une seule idée, simple, compréhensible de tous, et laissons les choses se mettre en place. Les décalages, le punch, les ruptures ne peuvent arriver qu’une fois la situation solidement ancrée.

Donc, quand une improvisation commence, il faut savoir être patient, laisser les choses émerger du néant et s’installer tranquillement.

Et si ça ne démarre toujours pas, on fait quoi ?

Le mal peut avoir plusieurs origines, et les solutions peuvent donc être multiples. Cependant il y en a une à laquelle je crois beaucoup et qui est très efficace : celle qui consiste à introduire des déséquilibres dans l’improvisation. Qu’entends-je par là ? J’entends déséquilibre de statuts, d’émotions, d’énergies.

Tout cela m’est venu en préparant une série d’ateliers sur les statuts, à partir des travaux de Keith Johnstone (Impro; Impro for storytellers). Johnstone part du principe que, dans la vie de tous les jours, quelle que soit la relation qu’on entretient avec une personne, quelle que soit la discussion qu’on engage avec elle, tout se fait sur le mode du déséquilibre de statuts. A un instant t, X va avoir un statut haut (assurance, confiance en soi, épaule déployée, bras détendus le long du corps, maintien du contact visuel) et Y un statut bas (élocution hésitante, mains près du visage, corps recroquevillé, dodelinements de tête, contacts visuels épisodiques et brefs…), ces statuts pouvant s’inverser l’instant d’après. Bien sûr, il y a des statuts plus ou moins hauts et des statuts plus ou moins bas, la nuance peut-être très fine, mais même entre les deux meilleurs amis du monde, ce déséquilibre aussi petit qu’il puisse être, existe toujours. Ainsi l’auteur prône de recréer ce déséquilibre lors des improvisations.

Pendant les ateliers que j’ai eu l’occasion de mener sur ce thème, un exercice consistait à faire une série d’improvisations à deux, où :

  1. les deux sont en statut bas,
  2. les deux en statut haut,
  3. l’un en statut haut, l’autre en statut bas,
  4. l’un en statut haut, l’autre en statut bas avec une bascule de statut en milieu d’impro.

Il est surprenant de constater à quel point le déséquilibre introduit la dynamique ! Les deux premières impros nous ont parues cruellement plates, la troisième plus cohérente, la dernière vraiment intéressante.

Dites moi « Ok ! Super ! C’est simple ! Il suffit de déséquilibrer ! » et je vous répondrai « Ben non ! Ce n’est pas si simple ! ». Pourquoi ? Parce que chacun d’entre nous a une préférence pour l’un ou l’autre des statuts. Si deux joueurs préférant le statut bas se rencontrent, on voit une histoire qui n’avance pas, car par excès de politesse, par peur de faire une faute de rudesse, les deux joueurs restent en statut bas, aucun ne prend l’initiative de basculer en statut haut. Et, plus encore, la majorité d’entre nous a du mal à se mettre en statut bas (par orgueil j’imagine..). Ainsi, on voit des improvisations qui ressemblent plus à une lutte de pouvoir qu’à une histoire, car chacun veut conserver un statut haut.

Pour remédier à cela, un exercice efficace et très rigolo que conseille Johnstone encore, est de séparer le groupe d’improvisateurs en deux, chacun ayant pour tâche d’écrire sur un papier une vingtaine d’insultes. Puis, en mettant ces papiers de côté, on demande à deux personnes (une de chaque groupe) de faire une improvisation très simple : par exemple un client entre dans un magasin de chaussure et entame une discussion avec la vendeuse. Cette impro doit être la plus simple du monde, on ne demande aucune originalité ni artifice ! Puis, on ressort la liste, et on leur demande de refaire l’improvisation en ajoutant à la fin de chaque phrase une insulte de la liste:

– Bonjour, connasse !
– Que puis-je pour vous, trouduc !
– Je souhaiterais une paire de botte, poufiasse !
– Bien. Quelle taille faites-vous, enfoiré ! etc…

Outre le fait que nous avons beaucoup ri lors de cet exercice, nous avons aussi totalement dédramatisé le statut bas en nous laissant insulter, et par la suite les déséquilibres de statuts étaient bien plus aisés. De plus, passer par cette liste est un premier pas important, car de cette façon les insultes ne sont jamais prises pour des attaques personnelles. C’est ce qu’on doit ressentir sur scène, plonger son personnage en statut bas, n’est pas s’avilir soi-même.

On peut généraliser cette notion de déséquilibre et de bascule aux émotions et aux énergies.

  • Une impro avec deux personnages tristes va avoir moins de relief qu’une impro avec un personnage triste et un autre énervé. De même la bascule d’émotion en cours d’impro peut-être très intéressante.
  • Une impro avec deux personnages hystériques et stressés, sera assez fatigante à regarder, par contre, si l’un est stressé et l’autre neurasthénique, le contraste sera savoureux.

Bien sûr, l’énergie ou l’émotion qu’on choisit impliquera un statut particulier, donc les trois paramètres (émotion, énergie, statut) sont largement corrélés. Cependant, avoir ces trois paramètres à sa disposition permet de prendre les choses pas différents biais.

Il faut donc avoir bien présent à l’esprit, que quelle que soit l’improvisation qu’on entame, le déséquilibre de statut existe, et s’il n’existe pas il faut l’activer en basculant vers le haut ou le bas!

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