Le Caucus

L’impro dans les grandes lignes…

En fait, Miles Davis apprenait ses solos à l’avance

Posted by Yvan_R sur 31 août 2009

[eng]

An improvisation show is based on the assumption that it has to « prove » somehow that it is improvised. I have bad news: it is a lost battle.

[fra]

Le trompettiste se déhanche, inconfortable, sur scène. Il grimace derrière son embouchure, luttant pour chaque note, crispant ses zygomatiques. Le trompettiste est défiguré pendant son improvisation, et le public est scotché. « Tant de créativité! Tant d’idées! » Et PAS une voix pour s’élever et dire: « Pourtant, tout est préparé… »

Miles Davis improvisait-il vraiment?C’est un des gros problème des spectacles d’impro. Paradoxalement, moins vous faites de déchets au niveau des impros, plus les gens vont vous accuser de piper les dés: « Non mais sérieusement, entre nous… Vous PRÉPAREZ vos impros, hein! », articule le spectateur dubitatif en clignant de l’oeil d’un air entendu, dégoulinant de fatuité. L’improvisateur, impuissant, tente de se justifier tant bien que mal: « Non non, on s’entraîne régulièrement, mais c’est vraiment de l’impro ».

J’avais déjà montré qu’un spectacle d’impro promettait deux choses: du théâtre et de la performance artistique. Salinsky (voir en biblio) parle de « deux histoires » que les improvisateurs racontent dans les formats compétitifs (p. 3): d’une part, il y a le contenu de premier degré (qui englobe l’histoire elle-même, les rôles, etc.) et le contenu de deuxième degré (la compétition, les contraintes, la performance).

Maintenant, vous avez le choix: soit vous présentez un spectacle qui fonctionne sur la performance (et qui tendra au format court), et vous risquez de tomber dans l’improvisation « gag », les contraintes à outrances, la difficulté pour elle-même, l’art pour l’art et un certain sens de l’inachevé. Le public sera conquis, parce que vous osez prendre des risques, que le spectacle est très divertissant et qu’ils n’ont aucun doute que vous improvisez (les thèmes sont tirés au hasard; au hasard!). Soit vous présentez un spectacle léché, qui fonctionne sur du théâtre (et qui tendra au format long), et vous risquez de vous faire accuser – si vous êtes bons – de préparer votre spectacle à un certain degré.

C’est pour ça qu’il y a les suggestions.

Les suggestions prises dans le public sont peut-être la pire (fausse) bonne idée que les improvisateurs aient trouvé. C’est une tentative de prouver au public qu’il peut proposer n’importe quoi, et que les improvisateurs pourront en faire quelque chose. On s’expose donc facilement à des suggestions graveleuses, insultantes, débiles, trop originales pour recyclées, et les gens qui donnent des suggestions veulent surtout faire un gag pour les autres spectateurs.

D’autre part, la prise de suggestion entraîne plusieurs problèmes: vous percez le 4ème mur en vous adressant au public (ce qui peut casser votre illusion théâtrale chèrement établie), vous interrompez le déroulement du spectacle (ou de l’impro), et vous risquez de vous retrouver à gérer une suggestion à des années-lumières de l’attente réelle du public (est-ce que, lorsqu’on a un cow-boy qui tient sa bien-aimée dans ses bras, on a vraiment envie de le voir lui offrir du dentifrice?).

Et même avec les suggestions, même avec des bonnes suggestions, il y aura toujours un type pour vous accuser de payer des spectateurs pour crier des idées préparées à l’avance (je vous parle d’expérience vécue, là).

Il y a d’autres solutions pour garantir la qualité improvisée d’un spectacle: laisser des « traces » d’improvisation, en truffant les scènes de références à l’actualité très récente, ou en cherchant à lier le narratif à l’environnement du public. Chaque fois qu’on improvise pour des soirées de soutien par exemple, on essaie de produire du contenu qui soit en relation avec notre auditoire (les rugbymen veulent qu’on leur parle de rugby, les banquiers aiment qu’on leur parle de relation avec la clientèle…).

Idéalement, on pourrait imaginer un « panel » de spectateurs qui influencent directement le jeu (avec des télécommandes, des boîtes à messages), mais de manière cohérente avec le spectacle (les suggestions sont dans le « cercle d’attente », les choix narratifs sont rationnels, etc.). Une autre technique, c’est de présenter une telle abondance de suggestions pré-sélectionnées que le public ne peut à aucun moment se dire que les joueurs les ont « toutes préparées ». Ainsi, on peut profiter de l’accueil de pré-spectacle ou de l’entracte pour faire choisir un extrait de DVD (parmi une vidéothèque de 1’000 titres) qui servira à alimenter l’improvisation.

Mais en fait, même à ce point-là, il y aura encore un putain d’obstiné de merde de spectateur à la con pour vous soutenir que « ouais mais c’est pas de l’impro, vous préparez, je suis SÛR que vous préparez… »

Et à ce stade, on peut décider de s’en foutre purement et simplement.

À ce stade, on peut présenter du théâtre improvisé sans préciser qu’il est improvisé.

Et c’est lorsque l’impro théâtrale n’aura plus besoin de justifier son processus – lorsqu’elle pourra se passer de preuves – lorsqu’elle abandonnera ce complexe – qu’elle sortira de son adolescence.

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3 Réponses to “En fait, Miles Davis apprenait ses solos à l’avance”

  1. Ian said

    Dans un épisode des Simpsons, Homer va à Chicago et va voir de l’impro. Les comédiens demandent une suggestion pour une scène. Homer répond: « Pourquoi je devrais faire tout le travail? Je suis en vacances ici, moi, c’est à vous de bosser! »

    Voila le genre de public que je veux!

  2. Bruno said

    Ca fait un petit moment que je parcours les blogs, et que je retrouve cette idée. Et que je laisse des commentaires, mais que voulez-vous, je suis comme Ian j’adore échanger sur ces sujets là.

    Moi aussi j’aimerai me départir de cette idée de suggestion du public. En effet, dans l’absolu, est-ce vraiment pour prouver que c’est improvisé, ou simplement une habitude ?

    Mais en même temps, je n’ai jamais vu pour l’instant d’exemple de format s’affranchissant totalement des suggestions du public.

    Et ce que je reproche à ce genre d’article, plein de bonnes intentions, c’est d’éviter de proposer des solutions alternatives.

    Ceci-cit, on le fait souvent à l’entrainement, en jouant des scènes qui commencent sans aucune suggestion, aucun thème, et ça marche très bien (mieux). L’improvisateur commence vraiment avec la première chose qui lui passe par la tête, il est plus attentif à la mise en place d’une plateforme, etc. Donc, pourquoi pas essayer oui.

    Et pourquoi pas présenter des spectacles ou ça ressemble véritablement à du théâtre, c’est à dire, pas de présentation au début, pas d’improvisateur s’adressant au public, etc.

    Mais, qui le fait ? Qui ose vraiment révolutionner à ce point le monde de l’impro ..?

  3. […] qui répond partiellement à Bruno, qui s’interrogeait ici de ce que pouvait donner un spectacle d’improvisation qui se présenterait comme du […]

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