Le Caucus

L’impro dans les grandes lignes…

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[Guest] Je veux être écrivain !

Posted by Guest sur 1 février 2011

Et c’est reparti! Après une longue absence, nous relançons Le Caucus avec un article rédigé par un guest, Ouardane! Si vous aussi vous avez envie d’écrire un article sur Le Caucus, envoyez nous un mail à lecaucus@gmail.com

Ouardane est un improvisateur basé à Paris qui a commencé l’impro à la LIKA (Ligue d’Improvisation KAchanaise). Aujourd’hui, il a créé sa troupe, META. Il a récemment ouvert un blog sur l’improvisation théâtrale, Spontanément, et il vient également de lancer un wiki en français dédié aux jeux et exercices d’improvisation théâtrale!

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The skills that you use in your everyday life are those who make you look like a fool on stage.

Del Close

J’aimerais mettre le doigt sur un aspect français de l’improvisation qu’on ne retrouve pas dans les autres approches que j’ai pu rencontrer: ce qu’on appelle en anglais le « playwriting » (littéralement « l’écriture de pièce »). Le playwriting est une façon d’improviser basée sur un objectif : lorsque vous savez où vous allez parce vous avez trouvé une bonne idée de fin, ou que vous avez une bonne blague en tête.

Pourquoi avons nous une forte tendance à vouloir prévoir plutôt que de rester dans l’instant ? Peut-être plus que dans d’autres approches ? Sans doute parce que nous sommes tous passés par l’école du Match d’Impro qui met en avant l’importance de faire un bon caucus, ce qui incite à créer une idée qu’on va vouloir forcer dans la scène dès le début, ou amener à la fin.

C’est sans doute également du à la richesse de notre culture théâtrale, et à la position dominante du théâtre « écrit » par rapport à l’improvisation. L’idée qu’on ne peut produire un texte de qualité qu’en l’écrivant puis le retravaillant jusqu’à ce qu’il soit « parfait » est tenace. Keith Johnsone émet des doutes sur le fait que cette idée soit avérée et que l’improvisation peut produire des scènes plus drôles et plus émouvantes qu’un texte écrit, parce qu’elles sont spontanées et sincères.

C’est également terriblement humain de prévoir à l’avance. Nous le faisons tous les jours : organiser un verre avec ses amis, prévoir ses vacances, écrire sa liste de courses. Lorsqu’on ne le fait pas, on prend le risque de vivre une expérience désagréable (ou géniale ?), mais risquée. Pour éviter ce risque, nous prévoyons !

J’ai tendance à croire c’est une compétence assez intéressante à développer pour les gags. Dans les exercices courts comme « ce qu’il ne faut pas dire et ce qu’il ne faut pas faire ??? (ex: pour la première journée de rentrée scolaire) », ou « ce qu’on peut dire de ??? (ex : un camion) mais pas de ??? (ex : sa copine) » ou encore le « totem avec un membre du public », on voit un improvisateur arriver sur scène lâcher son idée abruptement, sans construction, rendant le gag moins efficace. Une petite préparation, une montée de la tension, un exposé clair de la situation ferait sans doute un meilleur effet.

En ce qui concerne les scènes, et les histoires, le « playwriting » a des effets secondaires assez indésirables:

  • Lorsqu’on a une idée en tête, mais qu’on sent que la scène serait trop courte si on l’amenait tout de suite, on s’impose de nombreux obstacles à franchir, ou de longues introductions, avant de l’atteindre. (exemple : mon dieu, je suis atteint d’une maladie incurable, seul un gourou en haut d’une montagne lointaine pourra me guérir. Mais avant d’y aller, il faut que je prépare mon sac, que je parte en emmenant un ami avec moi, que je me fasse une béquille avec des branches en bois après m’être cassé la cheville sur le chemin, que mon ami m’explique comment grimper une montagne, avant d’y arriver…). Souvent, lorsqu’on s’impose des obstacles, l’angoisse augmente, parce qu’on se demande si notre objectif est si bien que ça par rapport à tous les obstacles que l’on s’impose. Keith Johnstone appelle ça du « bridging », en français « faire des ponts », pour rallonger le chemin à l’objectif.
  • Lorsqu’on a pas d’idée en tête, et qu’on ne sait pas où on va, on a tendance à paniquer, et chercher à trouver absolument quelque part où aller. On remonte dans sa tête, on fait de son mieux, et plus on panique, moins on trouve.
  • On passe souvent à côté, voir on refuse carrément ce que nos partenaires pourraient nous apporter afin que la scène mène bien à la fin que l’on prévoit.

Oui, mais comment faire si on ne sait pas où on va ? Il faut être très très fort pour improviser une bonne histoire sans avoir prévu à l’avance où va, non ? Je ne le crois pas. Il existe des méthodes très concrètes et pratiques qui permettent de créer une scène sans jamais se demander vers où on va, et comment bien mener la scène pour arriver à ses objectifs.

La méthode de la routine et de la brisure de routine décrite par Keith Johnstone. Cela consiste à interrompre l’action que l’on est en train de faire avec un élément perturbateur qui va nous forcer à nous lancer dans une autre activité (un exemple simple : je suis en train d’essuyer mes lunettes dans mon pull, lorsque soudain un des verre tombe au sol, je me mets alors à le chercher en rechaussant mes lunettes auxquelles il manque un verre, lorsque soudain j’écrase le verre avec mon genoux, je tente alors de ramasser le verre, lorsque soudain je me coupe le doigt, je me panse alors la main avec un bandage, etc.). Cette méthode décrite dans « Impro for Storytellers » permet de construire une histoire logique et cohérente qui garde le public en attente sans jamais réellement savoir où on va.

Vous pouvez vous dire que ça ressemble quand même un peu à se mettre des obstacles et à « bridger ». La différence, si on reprend l’exemple du gourou et de la maladie incurable, c’est que toutes les routines que vous allez vous imposer avant d’arriver à votre objectif vont être complétées, alors que dans l’exemple de la routine et de la brisure, aucune routine n’est complétée: on ne sait pas où l’histoire va finir, et elle finira sans doute lorsque vous commencerez à compléter vos routines.

L’autre méthode consiste à trouver un jeu dans la scène que vous êtes en train de jouer (comme décrit dans « Truth in Comedy »). Voici un exemple d’une scène que j’ai joué avec Lily récemment lors d’un atelier de Rob Reese où nous jouions un couple lorsque nous avons commencé à jouer au jeu de « je suis plus nulle que toi » : après lui avoir offert un cadeau, elle me répond qu’elle ne le mérite pas, parce qu’elle m’a trompé, ce à quoi je réplique que je comprend qu’elle me trompe parce que je suis pas assez bien pour elle, etc.

Il existe des tas de jeux dans la scène auxquels on peut se raccrocher. Il est peu probable qu’on raconte une « histoire » à proprement parler, mais la scène sera intéressante à regarder. Jouer au jeu jusqu’à atteindre sa limite permet de se détacher d’un objectif de fin de scène également, et de se concentrer sur ce qu’il est en train de se passer.

Dans ces deux approches, il s’agit de rester dans l’instant, de ne pas se projeter en avant contrairement à ce qu’on fait tous les jours dans la vie. Et comme un bon moyen de terminer une scène est de rappeler un élément du début, la citation de Del Close devrait vous apparaître plus claire !

Je suis un « playwritter » invétéré ! Que faire ? Achetez les livres cités plus hauts (Impro for Storytelle – Keith Johnstone ; Truth in Comedy – Charna Halpern). Vous pouvez également vous lancer dans l’exercice Une Histoire, Un Mot, et trouvez-vous un atelier où on vous entraîne à ne plus l’être !

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