Le Caucus

L’impro dans les grandes lignes…

Archives d’un auteur

Parcours de lecture

Posted by Yvan_R sur 14 septembre 2011

Plusieurs élèves m’ont demandé conseil sur « les livres à lire » en matière d’improvisation. J’avais laissé en friche le début de bibliographie du Caucus, mais le voilà augmenté de quelques références (et ça va continuer ces prochaines semaines, promis: je me reposerai quand toute ma bibliothèque d’impro sera commentée sur le site!).

Je propose ici deux itinéraires d’accès à la littérature sur l’improvisation. Quatre ouvrages anglophones, francophone. Là encore, c’est subjectif et c’est voulu. Notez que cette sélection ne représente en aucun cas une sélection des autres auteurs du Caucus.

Pour ceux qui lisent l’anglais:

Impro – Keith Johnstone (pour son côté foisonnant et libérateur, et les questions qu’il soulève en matière de créativité et de pédagogie)

Truth in Comedy – Del Close & Charna Halpern (pour le rapport au produit final – ici, le Harold – et les exercices de connexion de groupe qu’il met en place)

The Ultimate Improv Book – Salinsky & Frances-White (pour l’ouverture d’esprit dont il fait preuve: en donnant la parole à plusieurs maîtres, les auteurs offrent un dialogue intéressant entre Del Close et Keith Johnstone).

Improvise, Scene from the Inside Out – Mick Napier (pour son côté « bâton dans la fourmilière », pour les certitudes qu’il ébranle et les ouvertures qu’il propose)

Pour ceux qui lisent le français

Manuel d’improvisation théâtrale – Christophe Tournier (pour son côté pragmatique et accessible; pour son érudition dans la rétrospective sur les débuts de l’improvisation). À l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai pas encore lu son deuxième ouvrage.

Une école de la création théâtrale – Alain Knapp (comme témoignage émouvant d’une riche démarche dramaturgique; ouvrage malheureusement resté trop discret).

Impro – Gravel & Lavergne (pour son côté mythique (plus édité depuis 1993, il circule seulement par photocopies) et le système très clair qu’il propose).

EDIT: comme évoqué en commentaire, on peut commander l’ouvrage dans des librairies québecoises ou via la LNI.

Il faut craindre l’homme d’un seul livre

Il n’y a pas de bible en improvisation. Il y a des maîtres qui ont laissé des écrits, des disciples qui ont ré-expliqué les écrits des maîtres, des généralistes qui ont tenté d’établir des systèmes. Tout dépend donc de ce que vous voulez lire en premier, et du parcours de lecture que vous allez suivre. Dans la bibliographie, je tenterai prochainement de classer les ouvrages selon qu’ils sont:

  1. des témoignages de quelques maîtres, oeuvres uniques ayant la portée d’un manifeste (je revendique la subjectivité de cette classification)
  2. des témoignages d’enseignants, souvent disciples des auteurs de la première catégorie
  3. des ouvrages collectifs, à tendance généraliste ou pluridisciplinaire, qui tentent de dresser des cartes de système
  4. des ouvrages traitant de spécificités dans l’improvisation théâtrale
  5. des ouvrages appartenant traditionnellement à la littérature théâtrale, destinée aux comédiens, mais dont les improvisateurs pourront s’inspirer
  6. des ouvrages aux thématiques larges: philosophie, esthétique, communication.

Begin anywhere (commencez où vous voulez)

Tous les points de vue sont intéressants à étudier, tant l’art de l’improvisation théâtrale paraît complexe. Vous trouverez parfois des oeuvres qui viendront contredire certaines lectures antérieures. Tant mieux! Les conceptions esthétiques et pédagogiques de l’impro sont multiples, et reflètent la richesse du vivier de comédiens-improvisateur.

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De l’utilisation du coach en Match d’impro

Posted by Yvan_R sur 14 février 2011

[eng]

In a Match, the ‘coach’ is not merely the team’s admin: he doesn’t go onstage, yet he should have a big influence on the game.

[fra]

Je réagis un peu au billet d’Ouardane sur la mauvaise utilisation du coaching, en lançant quelques pistes positives.

Ça me permet aussi de redorer un peu le blason du coach; quand j’annonce à l’un de mes élèves écoliers qu’il sera coach, il se renfrogne toujours un peu sur son banc.

Quelques remarques préliminaires: par « coach », j’entends le coach non-joueur dans le format « Match », le fameux 7e membre qui n’entre pas sur la patinoire; je pars du principe qu’il n’est pas le directeur des entraînements de l’équipe (ce qui est parfois le cas pour les équipes adultes). Pour les jeunes improvisateurs, le coach est presque toujours un membre pair (et c’est souvent le joueur le moins expérimenté, bizarrement…).

Le coach de "Full Metal Jacket", un bon exemple de (très) haut statut

Autres constatations de base (auxquelles vous ne souscrirez pas forcément – c’est juste le résultat de mes observations personnelles): le coach est souvent utilisé comme un simple administrateur, se bornant à noter l’intitulé de l’impro et à tenir le chronomètre, ou à se déguiser dans un style suffisamment délirant pour sauver le spectacle. C’est le « coach pot-de-fleur » que dénonce très joliment le site-ressource du match d’improvisation. Dans le meilleur des cas, c’est lui qui donne des idées à l’équipe, ou qui choisit le prochain joueur à entrer, ou encore qui donne des entrées (d’après le timing de la scène) des comédiens sur la patinoire. Enfin, j’ai pu assister à quantité de rencontres où les coachs étaient des néophytes à qui l’on souhaitait faire découvrir le décorum de l’intérieur: autant dire que dans ce dernier cas, le coach ne servait… à rien.

Dès lors, deux attitudes possibles: la première consiste à encourager le statu quo, en continuant à considérer le coach comme un simple porteur d’eau. Pour les équipes expérimentées, qui ont tâté des formats sans caucus, la tâche est facile: après tout, si on arrive à improviser sans coaching, pourquoi s’embarrasser d’un coach? Je peux très bien comprendre les joueurs tenant ce raisonnement, et ce seront souvent les premiers à montrer que le Match – en tant que concept – pourrait s’adapter aux nouvelles tendances de jeu, et supprimer les éléments superflus du décorum. Coach, caucus: bons pour la poubelle!

Une autre alternative, c’est de se dire que Gravel et Leduc avaient bien pensé leur truc.

Le coach fait partie de l’équipe sans entrer dans la patinoire. Il a donc une posture de médiateur: ni acteur, ni spectateur, il possède à la fois le recul nécessaire à évaluer la qualité (le rythme, la force, l’impact) du spectacle, et reste suffisamment proche des comédiens pour leur communiquer des feedbacks de remédiation.

Le coach n’a pas d’étoiles à obtenir, pas de rires à provoquer, pas d’émotion à susciter: il peut donc garder la tête froide. Grâce à son recul par rapport au match, il va être le seul à pouvoir amener des impulsions capitales: c’est lui qui dira qu’une scène calme doit succéder à un sketch comique. C’est lui qui soufflera au joueur numéro 3 de tenter « d’incarner un personnage psychologique, puisque tes deux premières interprétations étaient physiques ».

Et j’en arrive donc au rôle majeur dont peut s’enorgueillir le coach: donneur d’impulsions.

Deux types d’impulsions:

  1. D’une part, celles qui portent sur le contenu de l’improvisation: « tu incarneras tel personnage », « tu te trouves dans tel lieu », etc. – qui sont à éviter au plus haut degré. À éviter, parce que les improvisateurs se sentiront chargés de livrer une idée qui n’est pas la leur. Et qu’un improvisateur chargé est un comédien qui n’est pas dans l’écoute. Arrivez nus sur scène.
  2. D’autre part, celles (plus souhaitables) qui portent sur le jeu du comédien: « pense aux statuts », « sois davantage physique », « utilise les sons émotionnels »,… Ces impulsions qui nous manquent pour nous sublimer. Ces contraintes qui nous libèrent. J’arrive nu, mais je sais de quelle manière je veux écouter mon partenaire.

Au final, le coach doit donc posséder des compétences d’observations assez élaborées: idéalement, il maîtrise les outils évoqués en atelier, et comprend de manière détaillée les notions développées par le directeur d’entraînement (dans le cas où il ne cumule pas les deux rôles). Le coach fait souvent le lien, au moment du débriefing, entre l’équipe et le mentor.

J’en arrive donc à souhaiter que votre meilleur coach soit votre meilleur… joueur.

 

 

 

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Retour vers le futile

Posted by Yvan_R sur 13 avril 2010

« Art is the elimination of the unnecessary. »
(« l’Art, c’est l’élimination du superflu. »)

Pablo Picasso

France4 a eu la bonne idée de retransmettre (ces deux derniers lundis) la trilogie de Retour vers le Futur. C’était l’occasion de se rendre compte à quel point ces trois films  sont des chefs-d’oeuvre d’écriture (réalisés par le célèbre Robert Zemeckis de ma jeunesse, et écrits par le moins connu Bob Gale). Certes, les effets spéciaux sont un peu passés, certains jeux de mots sont un peu lourdingues, mais admettez que le scénario flirte avec la perfection (et ce, pour les trois volets, ce qui est plutôt rare dans une trilogie).

Ce qui m’a frappé, c’est à quel point l’écriture tend à recycler les éléments de l’histoire sans pour autant les tourner en boucle. Tout est justifié, condensé, expliqué, exposé de telle manière à ce que la trilogie présente un univers crédible, tissé dans un fort réseau de références: ainsi, le deuxième épisode est imbriqué très fortement dans le premier opus, tandis que le troisième film régénère à merveilles quelques gags internes sans lasser, en parvenant à former une troisième intrigue passionnante.

On a beaucoup de peine à atteindre ce niveau, en improvisation.

« Nowadays, improv is often made of « something, something and somethings ». That’s too much. It should be « nothing, nothing – and only then – something. »

Keith Johnstone, during a workshop

Soyons raisonnable, c’est même pratiquement impossible: n’oublions pas que les scénaristes travaillent des années sur un tel script, souvent en équipes, et que la majeure partie de la pré-production va être remise en cause, retravaillée et peaufinée pendant la réalisation proprement dite. Donc, comparons ce qui est comparable.

Ce qui est réalisable, c’est de tendre à jouer sur cette écriture serrée, économe, pour « éliminer le superflu », comme dirait Picasso. Or, on assiste trop souvent (impuissants!) à ces scènes improvisées qui partent en vrille, empilant des tonnes d’éléments futiles les uns sur les autres, passant du coq à l’âne, avec cette impression de trop-plein. « Trop d’idées », dis-je souvent à mes élèves, alors même qu’ils croient parfois être en manque d’inspiration. Or, l’art (théâtral) se caractérise par son efficacité, cette adéquation entre le contenu exprimé et le message destiné: tout doit avoir un sens, une utilité dans la scène. De fait, si nos improvisations avaient moins de « déchets », moins de scories futiles, elles se rapprocheraient davantage du théâtre écrit.

« On the stage, every gesture or move must have a meaning. »
(« Sur scène, chaque geste, chaque mouvement doit avoir un sens. »)

Bernard Grebanier, How to write for the theater

Les solutions? Elles existent, et sont plutôt faciles à mettre en place, puisqu’il s’agit certainement de s’écouter un peu plus, pour aller dans la même direction avec moins d’énergie. Keith Johnstone parle ainsi du « cercle des attentes », ce pot-commun de références collectives. Les improvisateurs amoureux des éléments « hétéroclites » se situent souvent à la périphérie de ce cercle, en cherchant des idées très exotiques par rapport à la réalité de la scène. Se forcer à rester concentré autour du thème, de la relation entre A et B, de la question de la pièce, c’est déjà contribuer à jouer une scène « à l’économie ».

Définir un protagoniste central, c’est donner une véritable fondation à la scène: le spectateur sait quel personnage il va vouloir suivre, quelles énigmes il va vouloir résoudre, quelles surprises il trouvera vraisemblables. Les improvisateurs ont souvent peur de s’aligner en tant que « héros », soit par (fausse) modestie, soit par manque de courage. Néanmoins, l’improvisation sera résolument plus simple à jouer, pour autant que le personnage principal soit clairement défini, que son antagoniste soit connu, que ses obstacles et alliés soient explicites.

Enfin, les improvisateurs ont souvent la mauvaise habitude de trop compliquer les choses. Conflits initiaux, relations de personnages très ambigües, environnement flou. Il est bien plus fécond de commencer de manière positive, stable et dans un univers détaillé (« Keep the chaos for later on« ). Ce n’est qu’ensuite qu’on pourra s’embarquer pour une vraie aventure. Retour vers le futur s’appuie sur des relations extrêmement simples (McFly est pote avec un savant fou qui l’envoie par mégarde visiter les époques); tout le reste, c’est des surprises et du suspense, justifiée et incorporée dans l’histoire pour en faire une délicieuse sauce narrative.

…Et une agréable fable métaphysique, en relation directe avec l’improvisation théâtrale: parce que le futur et le passé d’une scène, mesdames et messieurs, nous le maîtrisons totalement.

JENNIFER

Doctor Brown, I just want to know one thing: what happens to Marty and me in the future?

DOC

That’s up to you. Your future hasn’t been written – no one’s has. For better or worse, your future is what you make it.

fin de « Retour vers le futur III »

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