Le Caucus

L’impro dans les grandes lignes…

Archive for the ‘éthique’ Category

Le plus beau compliment en impro

Posted by Ian sur 25 janvier 2010

[eng]

We should aim to make improvisation memorable, dammit!

[fra]

Il y a quelques temps une amie m’a dit en sortant d’un de nos spectacles:

Je vais te faire un des plus beaux compliments qu’on puisse faire en impro: est-ce que c’était vraiment improvisé?

C’est un très beau compliment. Mon amie a cru me faire plaisir, et c’était bien sur le cas, mais, au fond de moi, ce compliment m’est irrecevable. La plupart des réactions que j’entends à la sortie d’un spectacle d’impro sont du style:

Wah! Ils sont trop forts! Comment font-ils pour improviser?

Il y a un vrai danger à faire de l’improvisation une pratique de surhommes. Certains disent même qu’il faut 25 ans de pratique pour être un bon comédien d’improvisation.

– Mais comment vous faites? C’est incroyable!
– On s’entraine dur. On est vraiment balaises.

C’est n’importe quoi. Les meilleurs comédiens d’improvisation que je connaisse sont les petits enfants. Ils n’ont peur de rien, sont ultra expressifs et considèrent tout comme un jeu. L’apprentissage en impro, consiste surtout à « désapprendre » et c’est exactement la raison pour laquelle tout le monde peut en faire.

Ceux qui colportent ce genre de discours sont en général des improvisateurs qui ne veulent surtout pas remettre en question ce qu’ils font artistiquement, techniquement ou organisationnellement parlant (type de salles, type de spectacles, type d’organisation de groupe). Ce genre de comportement pousse le public à voir l’impro comme une performance technique, et non un moyen d’expression artistique qui aurait un vrai atout par rapports à d’autres supports. Mais surtout, il ne pousse pas les improvisateurs à se remettre en cause, et les conforte dans ce qu’ils savent faire.

Des débutants complets sont capables de produire une scène qui « semble écrite ». Pourquoi? Parce que le public projette autour de la scène et son esprit va à mille à l’heure pour faire les connexions face à l’information donnée par les acteurs. De plus, il s’identifie aux acteurs, qu’il considère dans une « situation difficile ».

Les spectacles d’improvisation sont en grande majorité joués par des amateurs passionnés, proches de leur public et intègrent une forte dose d’interactivité. Ceci s’ajoute la perception du public qui voit dans l’impro une vraie « prouesse », crée une forme de sympathie du public vis-à-vis de la discipline et des pratiquants et accentue la différence avec le théâtre classique. D’expérience, il y a un fort a priori positif vis-à-vis de l’impro de la part du grand public.

En général, après un spectacle d’impro, si je suis accompagné d’un ami non-improvisateur, je demande souvent:

Et en terme de contenu, tu as aimé?

Ce à quoi en général, mes interlocuteurs répondent:

Bof, c’était pas génial. C’était souvent facile, et parfois un peu vulgaire. Mais qu’est-ce qu’ils sont forts, quand même! C’est pas évident!

Ca me rend un peu triste. Je suis convaincu du potentiel de la discipline. L’impro est tellement riche. On peut tout faire avec. Il n’y a aucune limite. Je peux boire une potion et devenir un géant sur scène, et mes partenaires peuvent mimer d’être tous petits et jouer avec leurs doigts à mes pieds pour un effet visuel étonnant! Je peux montrer un androide qui a des émotions et questionner le public sur la nature humaine. Je peux faire vivre une grande tragédie et faire exulter le public de joie dans le chatiment des transgresseurs de la morale. Je peux montrer la beauté des petites choses du quotidien. Je peux tout faire, artistiquement et techniquement.

Quand je pense improvisation, je pense variété et potentialité. On peut tout faire et on a une énorme force de frappe car on n’a aucune limite dans la manière de présenter les choses. Je ne sais plus qui me disait ça, mais lors d’un stage, un intervenant expliquait que l’impro est comme une boite de kleenex. C’est éphémère. Les scènes n’ont pas d’importance. C’est sa plus grande force et sa plus grande faiblesse.

Force, parce qu’une scène donnée n’est pas importante. Il y en a une autre juste après. Ce qui nous permet d’accepter l’échec avec joie et de progresser et parfois de proposer de purs joyaux de scènes de théâtre. Faiblesse, car cela pousse à ne pas s’investir, à aller dans la facilité puisque ce sera facilement oublié. La quantité de l’offre influe sur sa qualité. Difficile de rendre chaque scène importante, de faire mouche à chaque fois, alors au bout d’un moment, pourquoi essayer? Autant reprendre des recettes et aller, au final, vers la médiocrité.

C’est pour cela que le plus beau compliment qu’on peut me faire, ce n’est pas:

Mais comment vous faites?

Mais:

Je me rappelle encore de cette scène où…

Je vise le mémorable. Dans cette discipline éphémère, je veux créer quelque chose qui marque. Qui touche. Qui interpelle. Qui fasse sens. Qui reste.

Je me rappellerai toujours de cette magnifique scène du Cercle des Menteurs, sur le thème Bretagne, où j’ai vu défiler la mer, les pêcheurs, les femmes, les poissons et se déchainer l’océan. C’était beau, très beau. Les Improfessionals me marquent souvent. Dernière en date, une scène musicale en bi-plan où le domestique de la maison (joué par Lolo des Cavistes et Fromagers, invité ce soir là) doit quitter le domaine et chante son amour pour la fille du maitre qui lui fait écho, seule dans sa chambre. Les Improv Bandits avec leur Shakespeare improvisé. Je me rappellerai longtemps de ce roi, de sa fille et du traitre, si fourbe.

Bref. C’est ça qui me touche. C’est quand ça reste, longtemps après.

Faire croire que c’est écrit, c’est à la portée de tous. Faire un spectacle sympathique et rigolo, c’est une banalité dans le milieu. Il n’y a aucune gloire à en tirer. Certes, c’est toujours mieux que lorsque l’impro devient insupportable de pénibilité, parce que les comédiens ont l’air de s’ennuyer sur scène, d’être apeurés ou passent leur temps à s’envoyer des vacheries à la gueule (souvent parce qu’ils sont apeurés).

Moi ce que j’aime, c’est quand l’impro devient mémorable. Dans ces moments-là, elle se transcende, puisqu’elle va au-dela de sa nature même, qui est éphémère. Alors quand la même amie m’a dit:

Tu sais cette scène, où tu ramènes ton ami à la maison, pour lui montrer, dans la cave, ta collection de membres humains? Ben, c’était vraiment flippant, et on en a reparlé avec des amis l’autre soir.

J’étais content. Bon, j’étais aussi un peu flippé par l’image de moi que je donne au public. Mais j’étais très très très content.

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En fait, Miles Davis apprenait ses solos à l’avance

Posted by Yvan_R sur 31 août 2009

[eng]

An improvisation show is based on the assumption that it has to « prove » somehow that it is improvised. I have bad news: it is a lost battle.

[fra]

Le trompettiste se déhanche, inconfortable, sur scène. Il grimace derrière son embouchure, luttant pour chaque note, crispant ses zygomatiques. Le trompettiste est défiguré pendant son improvisation, et le public est scotché. « Tant de créativité! Tant d’idées! » Et PAS une voix pour s’élever et dire: « Pourtant, tout est préparé… »

Miles Davis improvisait-il vraiment?C’est un des gros problème des spectacles d’impro. Paradoxalement, moins vous faites de déchets au niveau des impros, plus les gens vont vous accuser de piper les dés: « Non mais sérieusement, entre nous… Vous PRÉPAREZ vos impros, hein! », articule le spectateur dubitatif en clignant de l’oeil d’un air entendu, dégoulinant de fatuité. L’improvisateur, impuissant, tente de se justifier tant bien que mal: « Non non, on s’entraîne régulièrement, mais c’est vraiment de l’impro ».

J’avais déjà montré qu’un spectacle d’impro promettait deux choses: du théâtre et de la performance artistique. Salinsky (voir en biblio) parle de « deux histoires » que les improvisateurs racontent dans les formats compétitifs (p. 3): d’une part, il y a le contenu de premier degré (qui englobe l’histoire elle-même, les rôles, etc.) et le contenu de deuxième degré (la compétition, les contraintes, la performance).

Maintenant, vous avez le choix: soit vous présentez un spectacle qui fonctionne sur la performance (et qui tendra au format court), et vous risquez de tomber dans l’improvisation « gag », les contraintes à outrances, la difficulté pour elle-même, l’art pour l’art et un certain sens de l’inachevé. Le public sera conquis, parce que vous osez prendre des risques, que le spectacle est très divertissant et qu’ils n’ont aucun doute que vous improvisez (les thèmes sont tirés au hasard; au hasard!). Soit vous présentez un spectacle léché, qui fonctionne sur du théâtre (et qui tendra au format long), et vous risquez de vous faire accuser – si vous êtes bons – de préparer votre spectacle à un certain degré.

C’est pour ça qu’il y a les suggestions.

Les suggestions prises dans le public sont peut-être la pire (fausse) bonne idée que les improvisateurs aient trouvé. C’est une tentative de prouver au public qu’il peut proposer n’importe quoi, et que les improvisateurs pourront en faire quelque chose. On s’expose donc facilement à des suggestions graveleuses, insultantes, débiles, trop originales pour recyclées, et les gens qui donnent des suggestions veulent surtout faire un gag pour les autres spectateurs.

D’autre part, la prise de suggestion entraîne plusieurs problèmes: vous percez le 4ème mur en vous adressant au public (ce qui peut casser votre illusion théâtrale chèrement établie), vous interrompez le déroulement du spectacle (ou de l’impro), et vous risquez de vous retrouver à gérer une suggestion à des années-lumières de l’attente réelle du public (est-ce que, lorsqu’on a un cow-boy qui tient sa bien-aimée dans ses bras, on a vraiment envie de le voir lui offrir du dentifrice?).

Et même avec les suggestions, même avec des bonnes suggestions, il y aura toujours un type pour vous accuser de payer des spectateurs pour crier des idées préparées à l’avance (je vous parle d’expérience vécue, là).

Il y a d’autres solutions pour garantir la qualité improvisée d’un spectacle: laisser des « traces » d’improvisation, en truffant les scènes de références à l’actualité très récente, ou en cherchant à lier le narratif à l’environnement du public. Chaque fois qu’on improvise pour des soirées de soutien par exemple, on essaie de produire du contenu qui soit en relation avec notre auditoire (les rugbymen veulent qu’on leur parle de rugby, les banquiers aiment qu’on leur parle de relation avec la clientèle…).

Idéalement, on pourrait imaginer un « panel » de spectateurs qui influencent directement le jeu (avec des télécommandes, des boîtes à messages), mais de manière cohérente avec le spectacle (les suggestions sont dans le « cercle d’attente », les choix narratifs sont rationnels, etc.). Une autre technique, c’est de présenter une telle abondance de suggestions pré-sélectionnées que le public ne peut à aucun moment se dire que les joueurs les ont « toutes préparées ». Ainsi, on peut profiter de l’accueil de pré-spectacle ou de l’entracte pour faire choisir un extrait de DVD (parmi une vidéothèque de 1’000 titres) qui servira à alimenter l’improvisation.

Mais en fait, même à ce point-là, il y aura encore un putain d’obstiné de merde de spectateur à la con pour vous soutenir que « ouais mais c’est pas de l’impro, vous préparez, je suis SÛR que vous préparez… »

Et à ce stade, on peut décider de s’en foutre purement et simplement.

À ce stade, on peut présenter du théâtre improvisé sans préciser qu’il est improvisé.

Et c’est lorsque l’impro théâtrale n’aura plus besoin de justifier son processus – lorsqu’elle pourra se passer de preuves – lorsqu’elle abandonnera ce complexe – qu’elle sortira de son adolescence.

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Parlons un peu de sexe, voulez-vous?

Posted by Yvan_R sur 1 décembre 2008

L'improvisatrice/teur accompli-e

[eng]

Differences between the sexes, in terms of style of improvisation, strengths and weaknesses.

[fra]

Je ne sais pas si c’est pour marquer le coup de la Journée Mondiale du Sida, mais j’avais envie parler de sexe. Ou plutôt DES sexes, puisque j’ai le plaisir de vous proposer une petite exploration des différences qu’il y a entre les improvisatrices et les improvisateurs.

Je commence par m’appuyer sur les deux seuls texticules qui ont osé briser le tabou à ce jour, j’ai nommé l’excellent essai de Deborah Frances-White (contenu dans l’excellent Improv Handbook que je continue à recommander en criant sur les toits) et le petit passage du gourou Johnstone dans ses Afterthougts de son Impro for Storytellers. Je me réjouis d’accueillir vos suggestions ou contributions, tant il me semble que la question des différences homme-femme soit un sujet traité par-dessous la jambe.

Johnstone constate que le TheaterSport à Oslo vient d’une initiative féminine, mais que la troupe a été phagocytée par les hommes quelques années plus tard. « C’est dommage: en général, quand le TheaterSport devient dominé par les hommes, tout disparaît: il n’y a plus ni émotions, ni tendresse, ni compassion. »

De son côté, Deborah relaie les constatations de son mentor: « On dirait que dans toutes les compagnies d’improvisation, vous verrez sur scène moins de femmes que d’hommes – ou peut-être même pas du tout. Mais dans les troupes où les genres sont équilibrés, le style de jeu est moins univoque, davantage fondé sur le travail du personnage ou le storytelling, et dès lors – pour ces mêmes raisons – beaucoup plus drôle. »

Johnstone poursuit en donnant des conseils pour encourager les filles à cultiver leur différence (s’entraîner entre elles, se soutenir mutuellement) pour éviter qu’elles ne sombrent dans un jeu machiste. Le risque des femmes désespérément en quête d’intégration, c’est de se cantonner aux rôles d’objets sexuels, ou de rivaliser avec les hommes dans leur style de jeu, se transformant ainsi en « mec avec des seins ». Et dieu sait que j’ai vu des femmes-hommelettes sur la patinoire, cracher et jurer comme des hommes, du poil sous les aisselles et un style à faire rougir la plus délurée des lesbiennes. Ça n’apporte rien, et en plus ça inhibe diablement ma libido pour plusieurs nuits.

Deborah reconnaît que des troupes unisexes peuvent parfaitement fonctionner ensemble, à condition de travailler dans des couleurs de jeu différentes et avec un esprit non compétitif. C’est d’ailleurs les reproches qu’on peut faire aux garçons: jouer avec leur ego et leur queue, en essayant de pisser le plus loin, de faire la meilleure saillie et d’arracher les rires les plus nombreux.

Mâles et femelles en improvisation ont donc les faiblesses de leur force: si la femelle est plus subtile dans ses interventions, plus tendre et plus poétique, elle peut parfois se laisser aller à un flou (excessivement) artistique. Le mâle, lui, avec sa vivacité d’esprit et son sens du pratique, est souvent plus prompt au gag efficace ou à l’humour slapstick, parfois au détriment d’un théâtre plus naturaliste.

Mâles et femelles improvisent différemment, et auraient donc tort de ne pas (re)connaître leurs différences. Ne serait-ce que pour choisir judicieusement les concepts qu’ils/elles souhaitent jouer: dans Whose Line is it Anyway, on aurait de la peine à défendre que les (rares!) filles invitées sont plus efficaces que les hommes. À mon sens, c’est parce qu’il s’agit d’un concept très punchy, qui ne laisse que peu de place à l’émotion et aux histoires crédibles. Inversement, le show exclusivement féminin Hell on Heels du Spontaneity Shop ne ferait que s’embarrasser d’une présence masculine, tant le concept ménage adroitement sensualité et subtilité.

À un degré plus large: si l’on part du principe que le public se déplace aussi à des spectacles d’impro pour voir des êtres humains qui fonctionnent de manière harmonieuse, je pense qu’il faut continuer à proposer des équipes mixtes et équilibrées.

Et c’est pas seulement pour avoir des gâteaux aux entraînements que je dis ça.

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