Le Caucus

L’impro dans les grandes lignes…

Archive for the ‘éthique’ Category

Gérer le feedback…

Posted by Ian sur 27 octobre 2008

[eng]

Do you have feedback issues? Remember, if you don’t deal with feedback issues as soon as the first symptoms appear, you risk a severe case of « bad improv ». You know, we can talk about it. I’m here to help.

[fra]

Comment juger nos scènes ? Je disais il y a quelques temps sur ce blog que n’importe qui était capable de reconnaitre de la mauvaise impro s’il en voit, ou même s’il en joue. Que quelque part, ça se sent. Bien sûr, ça demande un minimum de recul, comme je le montrerai un peu plus bas. Mais je maintiens que chacun est capable de reconnaitre de la « mauvaise impro ».

J’ai plutôt envie de tenter de définir la « bonne » impro, et je mets des guillemets car ça peut paraitre prétentieux. Qui sommes nous pour définir ce qui est bon ? C’est complètement subjectif, non ?

Pourtant, j’ai bien envie de tenter la chose. Ou à défaut de vous donner des outils pour identifier cette fameuse « bonne » impro : une sorte de boussole pour naviguer dans ce brouillard complet qu’est l’improvisation théâtrale.

Je l’avais déjà dit, mais on ne parviendra pas à produire de la qualité sur scène si on se nourrit de mauvais feedback. J’avais déjà parlé du mauvais guide que constituent les rires du public, sur mon blog. Pour illustrer ce propos, Keith Johnstone prend un exemple. Il nous dit qu’après observation, il s’est rendu compte que les jeunes filles qui assistaient à des concerts de rock criaient le plus lorsque la rock-star approchait ses mains de son entre-jambe. Souvent les rock-stars ne s’en rendent pas compte. Mais ce qu’il se passe par la suite, c’est que le public en vient petit à petit à éduquer la rock-star. Progressivement, sans en être conscient, la rock-star se met à mécaniquement faire de plus en plus de gestes près de son entre-jambe. Le cas le plus célèbre est le mouvement caractéristique de Mickael Jackson que tout le monde connait.

Cet exemple est là pour illustrer le fait qu’avec du mauvais feedback, on en vient rapidement à se toucher les couilles sur scène. Même en impro ? Surtout en impro. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Ma réponse : c’est mal.

Pourquoi? Parce qu’en improvisation, les improvisateurs sont les experts. Je vois mal la rock-star demander au public comment il doit tenir sa guitare. Bien sur, l’improvisation a souhaité se démocratiser et augmenter l’interactivité avec le public, pour être plus proche de lui. Mais même si on prend ça en compte, je ne pense pas qu’il soit pertinent de penser que 100% de notre spectacle doit être fait « pour faire plaisir au public ». Quelque part, nous avons aussi un message à faire passer, une vision à porter, une pierre à ajouter à l’édifice.

Laissons de côté le « message » que les improvisateurs pourraient souhaiter porter. Et c’est là que, partant du point de vue que nous valons autant que le public sinon mieux pour savoir ce que l’on veut faire sur scène, je dis: prenons du recul sur le feedback que nous donne le public et apprenons à mieux le recevoir, à mieux le traiter.

Comment faire pour bénéficier au mieux des retours du publics et améliorer ce qu’on présente en conséquence?

Que doit-on chercher?
Vous devez chercher les rires du public. L’improvisation étant essentiellement comique, de par sa nature mais aussi de par la perception qu’en a le public, il serait un peu stupide de chercher à occulter les rires du public comme feedback principal.

Mais tu te contredis, bon sang!
En fait non, car je dis aussi:
– Pas n’importe lesquels,
– Pas tout le temps.

Pas n’importe lesquels?
Lorsqu’on fait une blague sur scène, en général, il y a toujours au moins une ou deux personnes qui rigolent: le copain qu’on a ramené au spectacle et qui nous connait et connait nos blagues, Maman, l’imbécile qui rigole à tout, celui qui rigole parce qu’il aime bien voir des gens se prendre des bides, etc… Ce n’est pas très dur d’obtenir un rire du public, et le feedback que donne un tel rire est pauvre.

Souvent, lorsque j’assiste à des spectacles d’impro, je regarde ce point spécifiquement: « qui rigole? » J’arrive en général à identifier dans le public plusieurs groupes différents qui rient à plus ou moins différents moments, et qui sont venus pour voir tel ou tel improvisateur.

Le rire qu’il faut rechercher, c’est celui qui vient lorsque le public rit comme un seul homme. Si votre public réagit d’un seul coup, tous ensemble, massivement, alors vous avez certainement touché quelque chose de profond. Lorsque vous débriefez après un spectacle, posez-vous la question: « à quel moment est-ce que le public à réagi comme un seul homme? »

Pas tout le temps?
Si vous ne cherchez que le rire, et que vous ne vous entrainez qu’à l’obtenir, vous allez rapidement y arriver. C’est d’autant plus triste que ce n’est pas très difficile d’avoir des rires pauvres (cf. ci-dessus), desquels beaucoup se satisfont. Et forcément vous allez continuer. Et comme pour les rock-stars, fatalement, vous allez vous toucher les couilles sur scène à un moment ou à un autre. Et vous ne saurez plus faire que ça! C’est bien triste.

Partons du postulat exprimé plus haut que nous sommes les experts. Alors, en tant qu’expert, il faut se dire qu’on ne peut se laisser guider que par le public, et qu’il faut donc montrer autre chose. C’est pourquoi la variété est un objectif important. Il faut chercher à obtenir du public une multitude de réactions diverses et variées. Et à nouveau, les réactions les plus intéressantes seront celles où le public réagira comme un seul homme, preuve que vous avez fait mouche.

Donc mon conseil, pour bien profiter du feedback du public, c’est premièrement de savoir quelles réactions sont les plus intéressantes (un indice: ce sont celles qui sont les plus massives). Deuxièmement, c’est de ne pas avoir peur de chercher la variété, je dirai même plus qu’il faut avoir une volonté de fer d’y parvenir. Car maintenir ce cap vous obligera à prendre des risques, à naviguer dans le brouillard. Tout vous poussera à n’écouter que les rires du public, et même les plus faibles d’entre eux.

Ne vous laissez pas avoir par le chant des sirènes. Sortez votre boussole, et gardez le cap!

Publicités

Posted in éthique, théorie | Tagué: | Leave a Comment »

Râpe à formats

Posted by Yvan_R sur 28 juillet 2008

[eng]

Finpoil talks about improv forms.

[fra]

Ces temps-ci, Ian improvise auprès du grand maestro, visite la Mecque de l’improvisation américaine et rencontre des personnes très intéressantes. Je suis jaloux, mais je me soigne. Merci de nous faire partager tout ça, Ian.

Au même moment, un débat splendide fait rage et désespoir sur le Caucus, pour délibérer de la valeur et des faiblesses du Match d’impro. Je me rattrape comme je peux en vous faisant partager mes dernières trouvailles en matière de bouquin d’impro…

…en particulier l’excellente étude de Jeanne Leep, « Theatrical Improvisation: Short Form, Long Form, Sketch-Based Improv« , qui comme son sous-titre l’indique, analyse les principaux formats de l’impro théâtrale.

Je vous résume tout ça, parce que j’ai pas encore tout lu à fond: Jeanne Leep distingue trois grands genres de formats d’impro, à savoir le format court (rapide, à forte interactivité, à tendance comique), le format long (lent, à faible interactivité, à tendance thématique), et les sketches improvisés (des spectacles canevassés sur des improvisations, style commedia dell’arte).

Leep évite de dresser une hiérarchie bon/mauvais entre les formats et gère admirablement bien les témoignages. Je ne résiste pas au plaisir de vous donner la citation de Mick Napier (cité lui-même par Kozlowski; je traduis librement)

« Pour moi, la question du format est futile: finalement, l’impro se réduit à un être humain sur scène, sans information sur ce qu’il va dire ou inventer. […] De la bonne impro, c’est de la bonne impro, peu importe le format que tu lui donnes. Le meilleur format avec des improvisateurs mauvais, ça sera toujours mauvais. » (77)

Pour ramener ça au débat: le problème avec le format « prétexte », « décorum » Match d’impro, ce n’est peut-être pas le concept en lui-même, mais bien plutôt les joueurs qui le pratiquent. Et si je pense personnellement que ce n’est pas tant une question d’impro « à la française », – c’est un Suisse qui vous le dit – , je crois plutôt dans le fait que le format « Match » n’est pas assumé jusqu’au bout par les joueurs.

Je m’explique.

Jeanne Leep classe le Match dans la catégorie des « formats courts ». Selon elles, cette « famille » de concepts partage plusieurs caractéristiques incontournables: 1) but de divertissement comique, 2) maintien de la participation du public et de son influence tout au long du spectacle, 3) format énergique, style de jeu qui met en avant la vivacité d’esprit 4) la construction de scène se soumet aux contraintes du format (catégories).

Je pense donc que Lélou, Ian et Nabla font parfois un mauvais procès au match en soulignant ses faiblesses… qui sont finalement des choix de mise en scène; c’est probablement ce que voulait dire Matthieu, en ramenant Roméo et Juliette dans le débat. Beaucoup de bruit pour rien?

La chose qui cloche avec le match d’impro, c’est que certains improvisateurs aimeraient le prendre pour ce qu’il n’est pas: un concept versatile, jouable en format long, capable d’émotion ou d’engagement dramatique: amateurs de Johnstone, ayatollahs des règles d’improvisation, passez votre chemin! Le Match d’impro est un format court, relativement exigeant en qualité d’impro, puisqu’il nécessite des improvisateurs polyvalents, vivaces, et prêt à se « pimper » à la limite du cabotinage.

Je termine avec une autre citation, cette fois du « Improv Handbook » de Deborah Frances-White et Tom Salinsky. Les deux auteurs contrastent eux aussi l’impro « rapide » façon Match et l’impro « longue » façon Harold. Ils nous mettent en garde contre les comparaisons hâtives:

« C’est clair: une personne de goût et discernement (vous, par exemple) qui assiste à un Theatresport gâché, – où la compétition du format empêche les improvisateurs de donner le meilleur d’eux-mêmes, où les catégories stupides alternent avec des blagues en-dessous de la ceinture – ne le préférera pas à un Harold intelligent, clair, concis, plein d’esprit et bien structuré qui oscille entre le sublime de certains moments et la brillance de certaines idées. Mais le contraire est vrai aussi. Alors comparons le meilleur du Theatresport (ou mieux, du Gorilla Theatre) avec le meilleur du Harold, pour voir. » (254)

De la même manière que Lily concluait son article sur les formats « dirigés » ou « libres », je pense qu’on peut s’accorder sur le fait qu’il n’y a pas de hiérarchie entre les formats… et peu de leçons à donner sur la manière de bien les jouer.

… ou est-ce que je me goure royalement?

Posted in éthique | Tagué: , , , | 13 Comments »

L’impro est un art, pas une thérapie

Posted by impronabla sur 23 juillet 2008

[eng]

Improvisation may have therapeutic effects, but the goal of impro should not be therapy. It is bad for the group, bad for the audience and especially bad for you. Improvisers are not trained as psychologists.

[fra]

Depuis que je fais de l’improvisation théâtrale, ma vie a changé. Je suis plus ouvert, plus dynamique, parfois même plus drôle… J’ai un contact bien plus facile avec les inconnus, mais aussi des relations bien plus satisfaisantes avec mes connaissances.

Bref, depuis que je fais de l’impro, je me sens bien plus adapté socialement.

Seulement voilà. Si je regarde (par hasard) sur Internet, je tombe sur ceci :

‘Thérapie : Approche structurée d’intervention en réadaptation et en intégration sociale’

Nous ne sommes pas loin de dire alors que l’improvisation à des impacts thérapeutiques dans la vie des improvisateurs. Et à cela je dis : ‘OUI, c’est vrai !’ Combien d’improvisateurs se disent moins timides, se sentent moins seuls ou se sentent reconnus et utiles dans leur groupe ? En improvisation, on interagit avec des personnes. Et ces interactions sont à la fois régies par des règles positives (acceptation, absence de jugement, attention envers ses partenaires, etc.) mais se font de plus dans un contexte agréable (jeux, confiance, rire, découverte et prise de risque). Globalement, faire de l’improvisation dans un groupe est ainsi source d’un immense plaisir et la limite entre ‘troupe’ et ‘cercle d’amis’ devient de plus en plus difficile à discerner au fil du temps. De plus en impro, on est encouragés à faire et dire des choses que les autres personnes ne feraient et diraient jamais (mais qu’ils peuvent avoir dans la tête). On est encouragés à faire des choix que les gens ne feraient normalement pas (mais qu’ils auraient peut-être envie de faire). Et on est finalement encouragés à retomber en enfance.

Les parallèles avec la thérapie sont nombreux ! Et il faut bien le reconnaître, faire de l’impro ça fait du bien au moral. Mais en y réfléchissant bien, tout ce que nous faisons dans la vie et pour lequel nous nous impliquons vraiment change profondément notre vie. Oui, l’impro peut faire ça aussi.

Le problème selon moi vient du fait que certains improvisateurs font de l’impro dans le but de ressentir ces impacts thérapeutiques. Et à cela je ne peux que dire : ‘NON ! L’impro est un art, pas une thérapie’. N’essayons pas de résoudre nos malaises par la pratique de l’improvisation. La thérapie ne doit pas être le but principal de l’improvisation et ce pour plusieurs raisons, cruciales. En voici trois, qui selon moi sont les plus importantes. Prenons l’exemple d’un joueur qui intègre une troupe d’improvisation dans le but de réaliser sa propre thérapie.

  1. Il faut être conscient que la pratique de l’improvisation théâtrale est une activité de groupe.  Il y a (presque) toujours des gens sur scène avec nous, et il y a toujours des gens en entraînement avec nous. Ces gens sont venus pour apprendre des choses, pour travailler ensemble dans le but de créer une histoire commune. Or, lorsque ce joueur envisage l’improvisation (ou toute autre activité d’ailleurs) comme une thérapie, le focus est placé sur lui-même. Une bonne façon de rester dans sa tête et de se rendre encore plus difficile la création spontanée de scènes. Il faut garder à l’esprit que le meilleur moyen de faire de la bonne improvisation est de se concentrer sur les autres, sur notre environnement, et pas sur soi-même. Surtout pas sur soi-même. Bref, envisager l’improvisation comme une thérapie n’aide pas à faire de la bonne impro.
  2. En général (et je n’exagère qu’à peine), il n’acceptera pas la critique, il ne supportera pas de se remettre en question. Il trouvera souvent des excuses et pourra même retenir un entraînement pendant des heures pour parler de ses propres soucis (ou expliquer ses retards de la même façon, ou se plaindre qu’il est trop fatigué). Il peut même craquer au cours d’une scène qui devient trop dure pour lui, arrêter en plein milieu sans tenir compte du fait que d’autres joueurs sont en train de travailler. Lors de discussions autour d’une scène particulière ou d’un spectacle, il trouvera les remarques méchantes et les prendra pour lui seul. Ainsi, son comportement en dehors des scènes sera centré sur ses soucis, et ça ne fait pas du bien au groupe. Bref, envisager l’impro comme une thérapie peut freiner le développement du groupe.
  3. Souvent, ce joueur a l’impression de faire beaucoup d’efforts pour le groupe (après tout, il essaye déjà de ‘ne pas trop en parler’). Ainsi, il ne faut pas lui demander plus d’efforts. Peut-être que c’est maintenant au groupe de faire des efforts, d’être plus compréhensif. Tout à coup, c’est au groupe ou au coach de gérer ce problème, parce qu’il est devenu un problème dans le groupe même. C’est ce qu’on pourrait appeler un transfert de responsabilité – et pourquoi pas de culpabilité (rendu d’autant plus possible que la troupe est devenue un groupe d’amis). Mais on ne doit pas modeler le groupe de cette façon. Ce n’est pas juste de forcer ses partenaires à traiter son problème, de les drainer de leur énergie, parce qu’on envisage la troupe comme son propre groupe de thérapie. Bref, envisager l’impro comme une thérapie fait du mal au groupe entier.

Je mets ces trois exemples dans cet ordre parce que je pense qu’ils reflètent ainsi la progression logique des impacts de cette façon d’envisager l’impro.  Pour rendre le sujet encore plus complexe, je rajouterais que certaines personnes n’ont pas commencé l’impro dans le but d’effectuer une thérapie. Mais ils ont vu des impacts positifs, et ont continué l’impro dans ce but, ce qui conduit aux mêmes écueils.

Pour résumer, venir à l’impro comme à une thérapie personnelle est néfaste pour le groupe, pour le public, mais aussi pour ce joueur. Si on apprend quelque chose d’important sur soi avec l’impro, c’est génial. Mais ce n’est pas pour cela que l’impro est faite. On dessert l’impro et nos partenaires si on les tourne autour de nous seuls.

Enfin, le point de vue du coach me semble important à préciser.

A priori, le coach n’est pas psychologue. Il n’est pas formé à la psychologie en tout cas. Il doit se concentrer sur le groupe et sur le spectacle à produire. Du point de vue du coach, le groupe doit passer avant les individualités. Et si un joueur franchit les limites décrites précédemment dans ce post, il doit prendre la décision qui s’impose : le joueur doit partir du groupe. C’est une décision difficile, qui a un coût moral certain, mais c’est le moindre mal. (De même d’ailleurs, si c’est le coach qui envisage sa troupe comme sa thérapie, les joueurs doivent s’en séparer.)

Pour essayer d’intervenir avant que le problème ne prenne trop d’ampleur, il peut être bon de rappeler, en début d’année ou avec un nouveau groupe, que le coach ou le groupe ne peuvent rien pour aider les joueurs à résoudre leurs problèmes personnels. Chacun doit se concentrer sur l’improvisation (dans une troupe d’impro, quoi de plus normal ?). Si ils ressentent des impacts thérapeutiques, géant, mais personne ne doit compter dessus.

Posted in éthique, enseignement | Tagué: , | 8 Comments »