Le Caucus

L’impro dans les grandes lignes…

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Faire de l’improvisation, être exhibitionniste

Posted by impronabla sur 21 septembre 2009

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Letting our sentiments show onstage seems dangerous, because the audience will see us naked. But showing real sentiments is part of our job. Thus, the rule is:  « take pleasure at showing yourself naked ». In other words: « Be exhibitionist ».

[fra]

En tant qu’improvisateur, j’aime les émotions, j’aime ce qu’elles apportent à une scène, j’aime qu’elles participent aux actions, aux descriptions, au contexte, aux relations, etc. Mis à part quelques scènes (en théorie, rares si l’on se concentre sur l’idée de construire des histoires), les émotions sont partout, tout le temps. D’où l’intérêt pour un acteur de savoir jouer les émotions : les personnages peuvent alors ressentir ces émotions et l’histoire présentée s’en trouve meilleure !

Seulement voilà, je pense (mais ça n’engage que moi), qu’un improvisateur n’est pas un acteur, c’est un joueur. Aussi vrai qu’un acteur sait (normalement) jouer des émotions, un joueur le sait (normalement) moins. Mais même en improvisation, l’idée que les émotions présentées sont celles du personnage est très répandue : supposons alors que cette idée soit vraie. Comment un joueur peut-il alors jouer des émotions vraies ?

Je vais essayer de répondre à cette question en développant un point de vue étrange : ce n’est pas parce que sur scène, ce sont mes personnages qui doivent ressentir les émotions que le joueur en dessous ne peut pas les ressentir non plus, bien au contraire !!!

Comme c’est un peu abstrait, je vous donne un exemple :

Moi, joueur Nabla, je suis amoureux en ce moment. Je joue une scène qui parle d’amour. Si j’essaye de jouer l’amoureux (vu que je ne suis pas acteur, je suis joueur), il y a de fortes chances que ça ne ressorte pas très bien…

Mais si je laisse l’amour que je ressens en ce moment s’exprimer sur scène, a priori, mes actions et mes mots auront l’air plus sincères, plus justes.

C’est la même chose avec la peur, ou toute autre émotion : elle apparaîtra plus sincère et plus juste (encore une fois a priori) si je la laisse s’exprimer librement.

Mais j’ai envie d’aller encore plus loin :

Moi, joueur Nabla, je suis amoureux en ce moment. Je joue une scène qui parle de la conquête du Far West. Le simple fait de volontairement laisser s’exprimer mon amour (pour la jeune fille qui m’attend à la maison, pour mon partenaire cow-boy, pour mon cheval très fidèle, etc.) va donner une dimension nouvelle à cette scène.

Pourquoi s’en priver ? La réponse est simple (moui) : parce que la peur prend le pas, et parce que laisser ses vrais sentiments s’exprimer, c’est dangereux. Ici bien sûr, je parle de la peur que nous évoquons souvent dans le Caucus, celle qui nous fait dire n’importe quoi ou encore rester dans la zone neutre de l’improvisation.

C’est pourquoi j’ai ajouté dans l’exemple précédent le mot « volontairement » : il faut volontairement laisser nos sentiments de joueur s’exprimer sur scène. Mais une fois que la décision est prise, c’est le sentiment qui guide la scène : la volonté doit foutre le camp ! La volonté ici ne sert qu’à lutter contre la peur, à lancer l’émotion (comme un détonateur). Il suffit de faire le choix de laisser notre émotion s’exprimer.

Pourquoi cet article alors ?

Et bien parce que sais que je vais avoir peur sur scène. Je n’y peux rien, je vais avoir peur. C’est la vie, il faut faire avec, ou alors ne pas faire du tout. La peur va m’empêcher de laisser mes sentiments réels se voir, parce qu’on pourrait me juger. Du coup, pas question de les montrer, encore moins des sentiments forts comme l’amour (ou la haine). Le ‘volontairement’ dont je parle ci-dessus en est rendu plus difficile.

Mais j’affirme ici qu’il y a un moyen d’y parvenir quand même. En fait j’affirme qu’il n’y a qu’un seul moyen d’y arriver : être exhibitionniste, avoir envie de nous montrer tout nu, avec nos vrais sentiments, et y prendre du plaisir.

Voici deux éléments rassurants qui me poussent à renforcer cette affirmation :

  • ce plaisir s’apprend (et donc s’enseigne) ;
  • le public est de toute façon voyeur.

Si l’on exclue les scènes absurdes (et encore), je mets ma main à couper que le public qui assiste à une scène de la vie (heureuse) d’un couple a envie de voir de vrais sentiments d’amour. Si l’on joue une scène qui fait peur, le public a envie de nous voir vraiment avoir peur. Si on présente la déchéance d’un dictateur, le public veut voir le désespoir paniqué du tyran. Il ne veut pas voir des joueurs faire semblant d’avoir peur ou faire semblant d’aimer. C’est ce que j’entends par les termes « voyeurisme du public ».

En ce qui concerne le premier point, je vous donne un exercice, comme ça pour voir (c’est un exercice très difficile je vous préviens) :

Prenez un joueur (de sexe indifférent). Posez-le sur une chaise. Dites-lui qu’il recherche l’amour, et seulement l’amour. C’est son seul objectif, il veut l’amour.

Prenez ensuite le reste de votre équipe et mettez-les en ligne, devant le joueur assis : chacun leur tour, ces prétendants vont devoir lui déclarer leur flamme. Si le joueur assis ne ressent pas d’attirance pour cette déclaration, il claque des doigts et le prétendant meurt. Un autre prend de suite sa place (attention : il faut donner la permission de se tromper, sinon l’ambiance sera vite tendue et contre-productive).

Si le joueur assis est honnête (et assez ouvert), vous verrez que les déclarations seront de plus en plus honnêtes, de plus en plus sincères, de plus en plus belles. Vous verrez aussi de vrais sourires naître sur les lèvres du prétendant vainqueur : le plaisir de laisser sortir un vrai sentiment commence à apparaître.

Quand un exercice comme ça est réussi, passez à une scène ou deux où vous demandez à votre équipe de jouer avec l’amour. Puis recommencez le tout avec une autre émotion. Et ainsi de suite… Pour terminer la séance, repassez à l’amour, ça fait du bien.

Et ensuite, expliquez ceci à votre équipe : le plaisir ressenti dans cet exercice (dans les moments où ça a bien marché) provient des éléments suivants :

  • les déclarations d’amour sont belles et acceptées par le partenaire : on vient de virtuellement ‘choper’
  • les autres joueurs ressentent quelque chose : on vient de faire vibrer le public
  • nos personnages et nos histoires prennent soin d’eux-mêmes : on n’a pas la pression de bien jouer ou de trouver des idées

Bref :

  • je viens de montrer une partie de moi-même ; c’était bien. Donc, je suis (quelqu’un de) bien, ce qui fait plaisir tout de même.

Et donc pour conclure :
Soyons exhibitionniste sur scène : prenons du plaisir à nous montrer tels que nous sommes.

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Quand l’impro va mal, activez la bascule!

Posted by Cid sur 15 décembre 2008

[eng]

When a scene or a show is at a standstill, go back to simplicity and activate the see-saw unbalancing status, emotions or energies.

[fra]

On a tous vécu, en tant que joueur, des spectacles d’improvisation où « ça ne démarrait pas ». Les situations restent au point mort, les personnages ne trouvent pas leur place, les connexions ne se font pas.

bascule_enfantPour remédier à cela, le premier réflexe est de retrouver la perte de contrôle et l’énergie de nos meilleurs spectacles. On se prodigue des conseils du genre « Allé! Faut y aller là! Faut que ça démarre… » Mais pour l’expérience que j’en ai faite, soit le spectacle ne démarrait jamais, soit on s’abandonnait à une hystérie collective, avec quatorze idées à la secondes, et une écoute proche du néant.

Le tort, à mon avis, est d’une part de forcer artificiellement l’énergie et la perte de contrôle, d’autre part de ne pas prendre le temps d’installer les préalables essentiels (relations claires entre les personnages, situations bien mises en place, idées simples…).

Dans ces cas, pour moi, rien ne vaut le retour à la simplicité !

Proposons une seule idée, simple, compréhensible de tous, et laissons les choses se mettre en place. Les décalages, le punch, les ruptures ne peuvent arriver qu’une fois la situation solidement ancrée.

Donc, quand une improvisation commence, il faut savoir être patient, laisser les choses émerger du néant et s’installer tranquillement.

Et si ça ne démarre toujours pas, on fait quoi ?

Le mal peut avoir plusieurs origines, et les solutions peuvent donc être multiples. Cependant il y en a une à laquelle je crois beaucoup et qui est très efficace : celle qui consiste à introduire des déséquilibres dans l’improvisation. Qu’entends-je par là ? J’entends déséquilibre de statuts, d’émotions, d’énergies.

Tout cela m’est venu en préparant une série d’ateliers sur les statuts, à partir des travaux de Keith Johnstone (Impro; Impro for storytellers). Johnstone part du principe que, dans la vie de tous les jours, quelle que soit la relation qu’on entretient avec une personne, quelle que soit la discussion qu’on engage avec elle, tout se fait sur le mode du déséquilibre de statuts. A un instant t, X va avoir un statut haut (assurance, confiance en soi, épaule déployée, bras détendus le long du corps, maintien du contact visuel) et Y un statut bas (élocution hésitante, mains près du visage, corps recroquevillé, dodelinements de tête, contacts visuels épisodiques et brefs…), ces statuts pouvant s’inverser l’instant d’après. Bien sûr, il y a des statuts plus ou moins hauts et des statuts plus ou moins bas, la nuance peut-être très fine, mais même entre les deux meilleurs amis du monde, ce déséquilibre aussi petit qu’il puisse être, existe toujours. Ainsi l’auteur prône de recréer ce déséquilibre lors des improvisations.

Pendant les ateliers que j’ai eu l’occasion de mener sur ce thème, un exercice consistait à faire une série d’improvisations à deux, où :

  1. les deux sont en statut bas,
  2. les deux en statut haut,
  3. l’un en statut haut, l’autre en statut bas,
  4. l’un en statut haut, l’autre en statut bas avec une bascule de statut en milieu d’impro.

Il est surprenant de constater à quel point le déséquilibre introduit la dynamique ! Les deux premières impros nous ont parues cruellement plates, la troisième plus cohérente, la dernière vraiment intéressante.

Dites moi « Ok ! Super ! C’est simple ! Il suffit de déséquilibrer ! » et je vous répondrai « Ben non ! Ce n’est pas si simple ! ». Pourquoi ? Parce que chacun d’entre nous a une préférence pour l’un ou l’autre des statuts. Si deux joueurs préférant le statut bas se rencontrent, on voit une histoire qui n’avance pas, car par excès de politesse, par peur de faire une faute de rudesse, les deux joueurs restent en statut bas, aucun ne prend l’initiative de basculer en statut haut. Et, plus encore, la majorité d’entre nous a du mal à se mettre en statut bas (par orgueil j’imagine..). Ainsi, on voit des improvisations qui ressemblent plus à une lutte de pouvoir qu’à une histoire, car chacun veut conserver un statut haut.

Pour remédier à cela, un exercice efficace et très rigolo que conseille Johnstone encore, est de séparer le groupe d’improvisateurs en deux, chacun ayant pour tâche d’écrire sur un papier une vingtaine d’insultes. Puis, en mettant ces papiers de côté, on demande à deux personnes (une de chaque groupe) de faire une improvisation très simple : par exemple un client entre dans un magasin de chaussure et entame une discussion avec la vendeuse. Cette impro doit être la plus simple du monde, on ne demande aucune originalité ni artifice ! Puis, on ressort la liste, et on leur demande de refaire l’improvisation en ajoutant à la fin de chaque phrase une insulte de la liste:

– Bonjour, connasse !
– Que puis-je pour vous, trouduc !
– Je souhaiterais une paire de botte, poufiasse !
– Bien. Quelle taille faites-vous, enfoiré ! etc…

Outre le fait que nous avons beaucoup ri lors de cet exercice, nous avons aussi totalement dédramatisé le statut bas en nous laissant insulter, et par la suite les déséquilibres de statuts étaient bien plus aisés. De plus, passer par cette liste est un premier pas important, car de cette façon les insultes ne sont jamais prises pour des attaques personnelles. C’est ce qu’on doit ressentir sur scène, plonger son personnage en statut bas, n’est pas s’avilir soi-même.

On peut généraliser cette notion de déséquilibre et de bascule aux émotions et aux énergies.

  • Une impro avec deux personnages tristes va avoir moins de relief qu’une impro avec un personnage triste et un autre énervé. De même la bascule d’émotion en cours d’impro peut-être très intéressante.
  • Une impro avec deux personnages hystériques et stressés, sera assez fatigante à regarder, par contre, si l’un est stressé et l’autre neurasthénique, le contraste sera savoureux.

Bien sûr, l’énergie ou l’émotion qu’on choisit impliquera un statut particulier, donc les trois paramètres (émotion, énergie, statut) sont largement corrélés. Cependant, avoir ces trois paramètres à sa disposition permet de prendre les choses pas différents biais.

Il faut donc avoir bien présent à l’esprit, que quelle que soit l’improvisation qu’on entame, le déséquilibre de statut existe, et s’il n’existe pas il faut l’activer en basculant vers le haut ou le bas!

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