Le Caucus

L’impro dans les grandes lignes…

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Du travail d’équipe, ça, madame

Posted by Yvan_R sur 11 mai 2008

[eng]

Why do teams function well? How do we train a group to work together? What did Finpoil eat yesterday evening?

[fra]

Je suis allé au restaurant hier soir et j’ai vu une chose épatante.

C’est un restau à la périphérie de la ville, entouré de verdure, le tout est très joli, il y a une terrasse idéale et les mêmes employés depuis cinq ans: un petit serveur à lunettes, un grand musclé avec un chaîne en or, un autre (c’est le patron) dont le nez est épais, une soubrette qui met trop de rouge à lèvres et une grande qui ressemble à une de mes cousines.

D’habitude, au restaurant, on se fait servir par une seule personne, on est d’accord? À l’accueil, on vous installe à une jolie table, et le serveur responsable du secteur de tables vient vous donner les menus; c’est lui (ou elle) que vous devrez supporter jusqu’à la fin de la soirée.

(jusque là, vous vous demandez en quoi ça concerne l’impro; c’est fait exprès, c’est pour accrocher le lecteur)

Hier soir, mesdames et messieurs, c’était épatant: nous avons été servi alternativement par les cinq employés du service. Intrigué, j’ai commencé à observer leur manière de faire, et j’ai remarqué qu’ils travaillaient en groupe et en parfaite harmonie, se complétant les uns les autres pour gagner du temps et de l’énergie.

Moi j’appelle ça du travail d’équipe.

D’autres appellent ça de l’abnégation, du teamwork, de l’auto-organisation, une fourmilière, de la gestion communiste ou tout simplement de l’impro organique.

J’ai eu récemment une (trop) brève discussion avec the girl au sujet du côté « organique » d’une troupe d’impro. Cette capacité, comme les serveurs du restaurant, à fonctionner ensemble en parfaite harmonie, à donner la réplique au bon moment et à amener le groupe à faire le bon choix: aspect des plus complexes à améliorer dans une troupe d’impro. Si je me base sur mon restaurant, par exemple, je constate que le staff 1) est habitué à travailler ensemble depuis longtemps 2) travaille sans désirs individuels 3) s’entend globalement bien.

Si j’essaie de traduire ça en qualités globales, l’équipe « harmonique » est donc

  1. Stable et pérenne (l’équipe improvise ensemble depuis longtemps)
  2. Communautaire (l’équipe fonctionne sans égos débridés)
  3. Saine et amicale (techniquement, c’est une bande de copains)

Que faisons-nous, dans nos pratiques, dans nos entraînements, pour encourager l’aspect « organique » de la troupe?

Pour lancer la discussion: personnellement, j’essaie de proposer au moins un exercice par entraînement qui travaille l’esprit de groupe. Actuellement, mon exercice fétiche consiste à improviser, en cercle mais sans ordre pré-établi, des monologues reliés les uns aux autres par le seul contexte. Les improvisateurs doivent donc être dans une écoute totale du reste du groupe, pour savoir quand intervenir. Cet exercice entraîne aussi la pose d’informations de plateforme, puisque les interventions (courtes – parfois trois ou quatre phrases seulement) doivent situer immédiatement le personnage.

Dans la Compagnie dont je fais partie, nous passons beaucoup de temps ensemble (sans forcément faire de l’impro), nous discutons régulièrement du fonctionnement de la troupe (pour éliminer les frictions et ménager les egos) et nous faisons tout pour être aimables les uns avec les autres.

À l’extrême, j’aurais presque envie de dire que le public va nécessairement ressentir les relations dans l’équipe au travers de l’impro (c’est peut-être même ça que les spectateurs viennent voir). De là, il n’y a qu’un pas à dire: « peu importe le concept, pourvu qu’on ait l’équipe ».

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Enseigner l’impro, un peu au bol

Posted by Yvan_R sur 8 avril 2008

Ce qui peut être enseigné ne vaut pas la peine d’être appris (proverbe chinois)
What can be taught isn’t worth learning (Chinese saying)

[eng]

Keith Johnstone explained he wasn’t so sure about how to teach improv efficiently. Finpoil thinks this comes from the complex nature of the art itself, rather than a lack of expertise from the teacher. This is why an improviser should have an opinion on improv’s theories.

[fra]

Lors d’une conférence le 6 octobre à Paris, Keith Johnstone proposait de conclure son intervention avec une dernière question. Un jeune fan s’est levé respectueusement, et lui a demandé avec humilité :

– Monsieur Johnstone, vous avez écrit deux bouquins, vous avez géré une compagnie d’impro pendant de nombreuses années, vous avez inventé une demi-douzaine de concepts ; comment faites-vous pour ne pas être lassé de l’impro ?
– Eh bien, c’est tout simple : après toutes ces années, force est de constater que je ne sais toujours pas comment enseigner l’impro. Si j’avais découvert une méthode, alors je m’en serais lassé.

Le Maestro se retirait donc sur une pirouette magistrale, relevant le caractère impossible d’une didactique de l’improvisation. Après huit ans d’enseignement avec différents groupes (adultes, adolescents, enfants), je commence à croire qu’il avait malheureusement raison : l’impro ne s’enseigne pas. Mais ce n’est pas une raison pour s’acheter une corde et un tabouret ; il y a bien quelque chose à faire.

Aaahh, si c\'était si simple
D’abord, la plupart des troupes d’impro s’entraînent, c’est un fait. Nous travaillons tous avec plus ou moins de succès, tournant sur une banque d’exercices qui dépend de notre bagage d’animateur, en tentant d’explorer des zones et des règles établies. Mais combien de joueurs parmi nous qui stagnent ? Arrivés à un certain point, on tourne en boucle sur trois ou quatre personnages, sur des tics narratifs prémâchés, la faute à une réflexion lacunaire sur la philosophie de l’impro : la crise de l’improvisateur, c’est qu’il lui manque un syllabus, des paliers de progression.

Gravel et Diggles (voir bibliographie) ont peut-être été les seuls jusqu’ici à proposer une logique de l’enseignement de l’impro : Gravel partait du principe qu’il fallait déjà maîtriser une improvisation solo avant de se lancer dans une construction de scène avec un partenaire. Diggles procède plutôt par thématiques, reprenant pour la plupart des concepts de Johnstone pour les organiser par difficulté croissante. Enfin, certains manuels (Tournier, Lynn), proposent une progression par « règles » … avec les risques dogmatiques que cela comporte.

Le problème avec la technique de l’improvisation théâtrale, c’est que les bons mécanismes sont encore relativement mal compris, ou alors sont trop complexes pour être hiérarchisés et enseignés par des exercices : l’élève est mis devant l’énorme défi de relier par lui-même les bribes de sagesse contenus dans une pelote embrouillées d’exercices hétéroclites. Dans le meilleur des cas, l’élève-improvisateur peut alors réfléchir tout seul sur sa pratique, pour peaufiner sa formation de manière autonome. À cet effet, il lui faut des outils d’analyse et de compréhension.

C’est aussi un peu à ça que va servir ce blog : organiser le savoir complexe sur l’impro, de manière à pouvoir renouveler la didactique (exercices, réflexions) du théâtre d’improvisation. En décortiquant les théories de l’impro, nous pourrons peut-être commencer à voir comment organiser un enseignement efficace, pragmatique et écologique.

Alors oui, j’en suis convaincu : l’improvisation ne s’enseigne pas, mais elle s’apprend.

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