Le Caucus

L’impro dans les grandes lignes…

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Parlons un peu de sexe, voulez-vous?

Posted by Yvan_R sur 1 décembre 2008

L'improvisatrice/teur accompli-e

[eng]

Differences between the sexes, in terms of style of improvisation, strengths and weaknesses.

[fra]

Je ne sais pas si c’est pour marquer le coup de la Journée Mondiale du Sida, mais j’avais envie parler de sexe. Ou plutôt DES sexes, puisque j’ai le plaisir de vous proposer une petite exploration des différences qu’il y a entre les improvisatrices et les improvisateurs.

Je commence par m’appuyer sur les deux seuls texticules qui ont osé briser le tabou à ce jour, j’ai nommé l’excellent essai de Deborah Frances-White (contenu dans l’excellent Improv Handbook que je continue à recommander en criant sur les toits) et le petit passage du gourou Johnstone dans ses Afterthougts de son Impro for Storytellers. Je me réjouis d’accueillir vos suggestions ou contributions, tant il me semble que la question des différences homme-femme soit un sujet traité par-dessous la jambe.

Johnstone constate que le TheaterSport à Oslo vient d’une initiative féminine, mais que la troupe a été phagocytée par les hommes quelques années plus tard. « C’est dommage: en général, quand le TheaterSport devient dominé par les hommes, tout disparaît: il n’y a plus ni émotions, ni tendresse, ni compassion. »

De son côté, Deborah relaie les constatations de son mentor: « On dirait que dans toutes les compagnies d’improvisation, vous verrez sur scène moins de femmes que d’hommes – ou peut-être même pas du tout. Mais dans les troupes où les genres sont équilibrés, le style de jeu est moins univoque, davantage fondé sur le travail du personnage ou le storytelling, et dès lors – pour ces mêmes raisons – beaucoup plus drôle. »

Johnstone poursuit en donnant des conseils pour encourager les filles à cultiver leur différence (s’entraîner entre elles, se soutenir mutuellement) pour éviter qu’elles ne sombrent dans un jeu machiste. Le risque des femmes désespérément en quête d’intégration, c’est de se cantonner aux rôles d’objets sexuels, ou de rivaliser avec les hommes dans leur style de jeu, se transformant ainsi en « mec avec des seins ». Et dieu sait que j’ai vu des femmes-hommelettes sur la patinoire, cracher et jurer comme des hommes, du poil sous les aisselles et un style à faire rougir la plus délurée des lesbiennes. Ça n’apporte rien, et en plus ça inhibe diablement ma libido pour plusieurs nuits.

Deborah reconnaît que des troupes unisexes peuvent parfaitement fonctionner ensemble, à condition de travailler dans des couleurs de jeu différentes et avec un esprit non compétitif. C’est d’ailleurs les reproches qu’on peut faire aux garçons: jouer avec leur ego et leur queue, en essayant de pisser le plus loin, de faire la meilleure saillie et d’arracher les rires les plus nombreux.

Mâles et femelles en improvisation ont donc les faiblesses de leur force: si la femelle est plus subtile dans ses interventions, plus tendre et plus poétique, elle peut parfois se laisser aller à un flou (excessivement) artistique. Le mâle, lui, avec sa vivacité d’esprit et son sens du pratique, est souvent plus prompt au gag efficace ou à l’humour slapstick, parfois au détriment d’un théâtre plus naturaliste.

Mâles et femelles improvisent différemment, et auraient donc tort de ne pas (re)connaître leurs différences. Ne serait-ce que pour choisir judicieusement les concepts qu’ils/elles souhaitent jouer: dans Whose Line is it Anyway, on aurait de la peine à défendre que les (rares!) filles invitées sont plus efficaces que les hommes. À mon sens, c’est parce qu’il s’agit d’un concept très punchy, qui ne laisse que peu de place à l’émotion et aux histoires crédibles. Inversement, le show exclusivement féminin Hell on Heels du Spontaneity Shop ne ferait que s’embarrasser d’une présence masculine, tant le concept ménage adroitement sensualité et subtilité.

À un degré plus large: si l’on part du principe que le public se déplace aussi à des spectacles d’impro pour voir des êtres humains qui fonctionnent de manière harmonieuse, je pense qu’il faut continuer à proposer des équipes mixtes et équilibrées.

Et c’est pas seulement pour avoir des gâteaux aux entraînements que je dis ça.

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L’impro, discipline versatile

Posted by Yvan_R sur 15 juin 2008

[eng]

What the audience wants in an improv show. Why spontaneity is spectacular. Who « God » really is.

[fra]

Quand je présente l’impro à de nouveaux élèves, je leur met la pression avec la prochaine échéance du spectacle. Je leur annonce tout simplement les besoins du public: le spectateur paie pour venir nous voir, et il paie pour être intéressé.

– Et qu’est-ce qui l’intéresse, le spectateur?

– Il y a plusieurs choses qui intéressent le public. Tout d’abord, l’émotion: à court terme, le spectateur veut être être ému: rire, pleurer, avoir peur, être surpris. À un deuxième niveau, il regarde un spectacle d’impro comme il assisterait à un numéro de cirque difficile et dangereux. L’improvisation théâtrale fonctionne donc sur deux plans différents: au premier degré, c’est un spectacle dramatique; au deuxième degré, c’est une performance artistique qui comporte des risques.

– Des risques? C’est quoi, les risques en impro?

– Les risques en impro, c’est se retrouver seul sur l’aire de jeu avec une contrainte de spectacle qui fait qu’on doit inventer un monologue en vers avec un personnage imposé et un thème à placer. À ce moment, l’impro devient performance artistique: le spectateur n’est intéressé ni par l’histoire, ni par le travail du personnage, ni par l’émotion de la scène: l’impro devient un défi créatif et n’a plus grand chose à voir avec le théâtre classique. L’impro est donc une discipline versatile: un peu comme les spectacles de cirque scénarisés, où l’histoire et l’émotion prend parfois le pas sur la performance acrobatique. On retrouve ça avec la musique classique: lorsque vous assistez à une prestation époustouflante d’un pianiste virtuose, vous êtes plutôt ébahis par la technique de l’instrumentiste ou captivés par l’émotion de la partition?

– Un peu des deux, je suppose.

– C’est exactement ce qui se passe avec un spectacle d’impro. Avec l’expérience, on constate que la représentation doit agréablement équilibrer les deux éléments: on imagine assez péniblement un concert classique de deux heures exclusivement animé par des acrobaties techniques. Comme les musiciens, les improvisateurs s’efforcent de proposer un peu d’émotion.

– Comment vous faites, concrètement?

– Nous racontons des histoires. Ça, c’est un besoin dont les spectateurs doivent être rassasiés: la grande Histoire nous montre que l’être humain a toujours cherché sa dose de fiction quotidienne. Des mythes préhistoriques sur les murs de Lascaux jusqu’aux épopées antiques sur des colonnes de marbre; des poèmes des troubadours jusqu’aux sitcoms hebdomadaires: l’Humain et un junkie de la narration. C’est pour ça qu’on enseigne à nos improvisateurs les recettes narratives qui ont fait leurs preuves: le plan quinaire de construction du récit, le schéma actantiel, les archétypes de personnages, les statuts et tout le bla bla des structuralistes.

– Et ça suffit à faire un bon spectacle?

– Si l’histoire est bonne, si la performance d’improvisation est au rendez-vous… Il ne manque plus qu’une bonne équipe qui travaille ensemble et quelques bons fous rires.

– J’ai cru que l’improvisateur modèle ne devait pas rechercher les rires du public.

– Keith Johnstone a écrit quelque part que le théâtre d’improvisation était une forme essentiellement comique. Ce qu’il faut comprendre ici, c’est que l’improvisateur doit seulement s’occuper de raconter une histoire et d’incarner son personnage. L’humour suivra.

– Pourquoi? Est-ce que tous les improvisateurs sont forcément drôles?

– C’est plutôt un problème chez eux: les improvisateurs s’habituent trop vite à aller chercher les rires des spectateurs. C’est normal: les rires du public, c’est gratifiant, c’est rassurant, mais ça peut épuiser une soirée. Combien de spectacles dont les débuts prometteurs laissent place à une deuxième partie décevante? Les spectateurs sont fatigués de rire, tout simplement. Il leur faut une autre émotion.

Quand Johnstone dit que l’impro est une forme essentiellement comique, il touche aussi à un niveau plus profond, plus intime: pour être créatifs, les improvisateurs abandonnent une bonne partie de leurs inhibitions. Le spectateur s’identifie un peu à ça; le public rit de voir un autre humain se libérer de ses peurs et de ses limites pour faire le clown sur scène; l’improvisateur est parfois une catharsis, il « fait semblant d’être fou », alors que c’est plutôt le spectateur qui est fou d’être aussi inhibé.

Là où l’impro devient essentiellement comique, c’est lorsque les improvisateurs sont à tel point désinhibés qu’ils accèdent immédiatement à leur inconscient créatif, leur « ça » pour les freudiens. Je ne saurais pas très bien vous dire pourquoi, mais les spectateurs adorent voir des acteurs dans cet état de transe bestiale. C’est la même chose qui nous attire devant Charlot, Harpo Marx où l’écureuil Scrat: leurs facéties exhibent cette part de fou joyeux qui someille en nous.

– De l’émotion, de l’histoire et de la création, c’est ça que viennent voir les spectateurs?

– Oui. Pour faire plus court, vous retrouvez tous les éléments dans la formulation même « théâtre d’improvisation »: le récit et l’émotion correspondent à la dimension théâtrale; la performance artistique est liée à l’improvisation; enfin, il y a cette plus-value essentielle, ce petit plus du théâtre d’impro, qui consiste en la réunion des deux premiers éléments: Homère improvise devant vous, Esope crée ses fables en direct. Le public assiste à une création pure par une équipe de joyeux fous omnipotents: et s’il fallait voir ici quelque chose de divin?

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Pourquoi improviser?

Posted by Ian sur 15 avril 2008

[eng]

Why do we improvise? Two reasons why we shouldn’t: 1. Improv is considered by the vast majority as « light comedy », which is really a shame, given its potential. 2. Improv doesn’t last, even if it is the work of a lifetime.

But there are also at least two reasons why we should: 1. We celebrate life. 2. We inspire others.

[fra]

Pourquoi improvise-t-on?

Pourquoi, hein?
C’est vrai, ça. L’improvisation ne vaut pas le théâtre… Comment peut-on espérer rivaliser, nous improvisateurs, avec des acteurs qui apprennent et préparent un texte, soigneusement écrit, le tout mis en scène après de longues séances de répétition où l’on s’assure au maximum de la qualité du résultat.

La preuve? Le fait que l’improvisation théâtrale, chez les amateurs et même chez les professionnels dans le monde francophone (mais aussi anglophone, notamment avec l’influence auprès du grand public de shows comme Whose Line), reste très cantonnée dans l’inconscient collectif au rire. De la même façon, chez le public aussi (mais on ne peut pas lui en vouloir, c’est à nous de lui montrer autre chose). L’impro, c’est de l’entertainment. Il y en a qui font ça très bien, et réussir à divertir, ce n’est pas donné à tout le monde. Ca demande du travail. Mais, et après? Quid du fait de toucher les gens? De leur faire ressentir des choses? A quand de l’improvisation théâtrale qui fait peur? Qui dérange? Qui serait politiquement incorrecte? Un spectacle d’impro érotique?

De plus, admettons qu’on parvienne à créer un spectacle qui réussisse à aller au-delà. Il serait éphémère par définition. Que reste-t-il de l’évolution de l’improvisation depuis Spolin? Des jeux et des formats. Certains « dominent » certaines parties du monde: TheaterSports, Match d’Impro, Harold… Mais pour la plupart, ils ne respectent pas la philosophie présente à l’origine. Le Match d’Impro devait être joué à l’origine par des acteurs aguerris qui cherchaient à repousser leurs limites: aujourd’hui, c’est le format de référence par lequel les amateurs commencent. Le TheaterSports devait permettre « d’échouer avec plaisir ». Dans « Guru: My Days with Del Close« , on peut lire que Del se moque des gens qui parlent du « Jeu de la scène » (Game of the scene), et pour beaucoup aujourd’hui, c’est un concept clé en impro. Ce n’est pas grave en soi. Par définition, les formats ont vocation à évoluer, le contenu n’est pas figé. Mais même les « pères fondateurs » qui se sont battus une vie entière pour transmettre une philosophie, lorsqu’ils regardent en arrière, ne verront que l’œuvre de leur vie pervertie. Keith Johnstone ne va plus voir d’impro depuis des années. Il nous dit: « Improv is stupid ». Le vice-président de Second City me disait lors d’une interview que beaucoup de gens qui avaient consacré leur vie à l’improvisation étaient aigris car « ça ne dure pas. » Second City utilise l’improvisation comme un outil pour créer du contenu, contenu qui lui peut être ensuite amélioré, présenté sur scène et rejoué car figé dans le texte.

Mais bon.

Au moins deux raisons me poussent à improviser.

La première, c’est que par la nature éphémère de notre art, nous célébrons la vie. Certaines scènes d’impro m’ont profondément marquées, justement parce qu’elles ne pouvaient être reproduites. Peut-être plus qu’une pièce ou qu’un film à contenu similaire ne l’aurait pas fait. Nous célébrons l’éphémère, nous célébrons la vie. (Ce qui ne doit pas nous empêcher de retourner vers du texte à un moment ou à un autre… un retour qui sera sans doute fructueux car les qualités de l’improvisateur sont apparemment très prisées des metteurs en scène qui travaillent alors avec des acteurs « disponibles ».)

La deuxième raison est que l’improvisation est une prouesse. Nous prenons des risques que personne d’autre n’oserait prendre. Nous sommes l’exutoire des peurs de la société. Nous sommes des héros modernes. Nous pratiquons « l’insanité légalisée » (« legalized insanity », Robbin Williams). La peur a une fonction cruciale pour les hommes: elle nous prévient du danger. On peut vivre une vie entière dans la peur. Nous improvisateurs, donnons au public ce qu’il rêve de voir dans sa vie de tous les jours (et non, le public n’a pas nécessairement envie de voir « Une girafe unijambiste » à la manière de Shakespeare tout en étant immobile dans sa vie de tous les jours!): des gens qui font des choix forts, risqués au regard des standards de la société. Et par là-même, nous inspirons le public! Nous lui donnons envie!

Résumons:
1. L’improvisation est dominée par la « comédie légère » et « l’entertainment ».
2. Elle est éphémère, et ce qu’on accomplit avec elle, même le travail d’une vie, ne durera vraisemblablement pas.
(Autant je peux accepter le point 2, le point 1, je le rejette complètement! L’entertaiment, c’est bien, mais il n’y a pas que ça, et il ne doit pas y avoir que ça!)

Mais:
1. Les improvisateurs célèbrent la vie!
2. Les improvisateurs inspirent autour d’eux!

Pour moi, cela vaut de consacrer une vie à cet art. M. Keith Johnstone, vous pouvez être aigri, M. Del Close, vous aussi, (M. Gravel, je ne crois pas que le fûtes!) le fait est que vous illuminez quotidiennement la vie de centaines de membres de public assis dans leurs chaises devant un spectacle d’improvisation, en tout cas, au moins la mienne.

Oui, vous êtes, messieurs, et nous aussi improvisateurs sommes, des héros modernes!

PS: Pour les pistes mentionnées plus haut sur le fait que l’improvisation peut-être autre chose que de la « comédie légère », on se tournera avec profit vers l’improvisation anglo-saxonne. Par exemple, Mick Napier et ses acolytes se sont approprié les thèmes du politiquement incorrect dans leur théâtre Annoyance (bien sur, Second City aussi, mais Annoyance semble être un poil au-dessus), et n’hésitent pas apparemment à faire des shows d’improvisation « sexy« . Pour les spectacles “qui font peur”, il existe une variation du Harold, un format appelé “The Bat” qui semble pouvoir particulièrement se prêter à cela. Dans la forme, il s’agit d’un Harold dans le noir.

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