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L’impro dans les grandes lignes…

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Retour vers le futile

Posted by Yvan_R sur 13 avril 2010

« Art is the elimination of the unnecessary. »
(« l’Art, c’est l’élimination du superflu. »)

Pablo Picasso

France4 a eu la bonne idée de retransmettre (ces deux derniers lundis) la trilogie de Retour vers le Futur. C’était l’occasion de se rendre compte à quel point ces trois films  sont des chefs-d’oeuvre d’écriture (réalisés par le célèbre Robert Zemeckis de ma jeunesse, et écrits par le moins connu Bob Gale). Certes, les effets spéciaux sont un peu passés, certains jeux de mots sont un peu lourdingues, mais admettez que le scénario flirte avec la perfection (et ce, pour les trois volets, ce qui est plutôt rare dans une trilogie).

Ce qui m’a frappé, c’est à quel point l’écriture tend à recycler les éléments de l’histoire sans pour autant les tourner en boucle. Tout est justifié, condensé, expliqué, exposé de telle manière à ce que la trilogie présente un univers crédible, tissé dans un fort réseau de références: ainsi, le deuxième épisode est imbriqué très fortement dans le premier opus, tandis que le troisième film régénère à merveilles quelques gags internes sans lasser, en parvenant à former une troisième intrigue passionnante.

On a beaucoup de peine à atteindre ce niveau, en improvisation.

« Nowadays, improv is often made of « something, something and somethings ». That’s too much. It should be « nothing, nothing – and only then – something. »

Keith Johnstone, during a workshop

Soyons raisonnable, c’est même pratiquement impossible: n’oublions pas que les scénaristes travaillent des années sur un tel script, souvent en équipes, et que la majeure partie de la pré-production va être remise en cause, retravaillée et peaufinée pendant la réalisation proprement dite. Donc, comparons ce qui est comparable.

Ce qui est réalisable, c’est de tendre à jouer sur cette écriture serrée, économe, pour « éliminer le superflu », comme dirait Picasso. Or, on assiste trop souvent (impuissants!) à ces scènes improvisées qui partent en vrille, empilant des tonnes d’éléments futiles les uns sur les autres, passant du coq à l’âne, avec cette impression de trop-plein. « Trop d’idées », dis-je souvent à mes élèves, alors même qu’ils croient parfois être en manque d’inspiration. Or, l’art (théâtral) se caractérise par son efficacité, cette adéquation entre le contenu exprimé et le message destiné: tout doit avoir un sens, une utilité dans la scène. De fait, si nos improvisations avaient moins de « déchets », moins de scories futiles, elles se rapprocheraient davantage du théâtre écrit.

« On the stage, every gesture or move must have a meaning. »
(« Sur scène, chaque geste, chaque mouvement doit avoir un sens. »)

Bernard Grebanier, How to write for the theater

Les solutions? Elles existent, et sont plutôt faciles à mettre en place, puisqu’il s’agit certainement de s’écouter un peu plus, pour aller dans la même direction avec moins d’énergie. Keith Johnstone parle ainsi du « cercle des attentes », ce pot-commun de références collectives. Les improvisateurs amoureux des éléments « hétéroclites » se situent souvent à la périphérie de ce cercle, en cherchant des idées très exotiques par rapport à la réalité de la scène. Se forcer à rester concentré autour du thème, de la relation entre A et B, de la question de la pièce, c’est déjà contribuer à jouer une scène « à l’économie ».

Définir un protagoniste central, c’est donner une véritable fondation à la scène: le spectateur sait quel personnage il va vouloir suivre, quelles énigmes il va vouloir résoudre, quelles surprises il trouvera vraisemblables. Les improvisateurs ont souvent peur de s’aligner en tant que « héros », soit par (fausse) modestie, soit par manque de courage. Néanmoins, l’improvisation sera résolument plus simple à jouer, pour autant que le personnage principal soit clairement défini, que son antagoniste soit connu, que ses obstacles et alliés soient explicites.

Enfin, les improvisateurs ont souvent la mauvaise habitude de trop compliquer les choses. Conflits initiaux, relations de personnages très ambigües, environnement flou. Il est bien plus fécond de commencer de manière positive, stable et dans un univers détaillé (« Keep the chaos for later on« ). Ce n’est qu’ensuite qu’on pourra s’embarquer pour une vraie aventure. Retour vers le futur s’appuie sur des relations extrêmement simples (McFly est pote avec un savant fou qui l’envoie par mégarde visiter les époques); tout le reste, c’est des surprises et du suspense, justifiée et incorporée dans l’histoire pour en faire une délicieuse sauce narrative.

…Et une agréable fable métaphysique, en relation directe avec l’improvisation théâtrale: parce que le futur et le passé d’une scène, mesdames et messieurs, nous le maîtrisons totalement.

JENNIFER

Doctor Brown, I just want to know one thing: what happens to Marty and me in the future?

DOC

That’s up to you. Your future hasn’t been written – no one’s has. For better or worse, your future is what you make it.

fin de « Retour vers le futur III »

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Parler fleuri pour ne pas être à poil

Posted by Yvan_R sur 14 avril 2008

[eng]

Improv is a ‘naked’ art form, Finpoil says: sceneries, costumes and characters are conveyed by a vast range of means on the set. That’s why the language’s richness is so important: implicits and suppositions are a way of making the most out of a few words. Like poetry.

[fra]

L’improvisateur est un exhibitionniste en puissance: il arrive tout nu sur scène, sans chemise, sans pantalon, sans trop savoir avec quel personnage il va raconter ses histoires. On peut dire que le théâtre d’improvisation est un art « à poil ». Oui, on peut le dire.

Tout le contraire du théâtre classique, en somme, lui qui se joue normalement avec un costume (préparé à l’avance par un costumier), sur une scène encombrée de décors (préparés à l’avance par un décorateur), avec des dialogues dans la tête (préparées à l’avance par un auteur qui est le plus souvent mort depuis lontemps, le lâche). L’improvisateur – ou l’improvisatrice, puisqu’il faut aussi de temps éviter d’être misogyne, c’est mauvais pour la survie de l’espèce – se retrouve donc à faire à peu près tout à la fois: raconter son histoire, meubler sa scène et habiller son personnage pour ne pas prendre froid.

J\'offre une bière à qui devine qui c\'est

On doit donc communiquer tous ces éléments au public, grâce à des informations. Si l’improvisatrice (je passe définitivement à la forme féminine, le thème de la nudité m’ayant émoustillé) veut montrer qu’elle est derrière un bar, elle va donc faire le geste d’essuyer un zinc avec une serviette. Pour donner de l’ampleur à sa barmaid, elle va se grossir physiquement, en avançant le bassin pour amplifier sa poitrine, tout en écartant les bras. Pour signifier l’attente, elle regardera sa montre. Le public saisit donc par quelques conventions visuelles certaines informations sur l’environnement scénique.

Le reste est communiqué par les dialogues: relations entre personnage, lieu, genre de la pièce, tout doit être dit dans l’improvisation, à la différence du théâtre classique qui s’est souvent épargné une bonne partie de cette peine: le spectateur a reçu un programme, il connaît le titre et le genre (tragédie ? comédie ?) de la pièce qu’il est en train de voir. Il sait à quoi s’attendre, en somme. Parfois, il a même déjà lu le texte (d’un auteur souvent déjà mort, je l’ai déjà dit plus haut).

Pour s’approcher du théâtre « normal », l’improvisation doit donc s’appuyer sur toutes les informations posées et les considérer comme vraies. C’est ainsi qu’on a inventé les « règles » comme le « Oui, et… » ou le « Ne posez pas de questions ». Si l’on veut avancer dans la pièce et intéresser le public, alors il est contre-productif de rejeter les informations, ou de les retarder à coup de questions (puisque la question ne pose, en principe, pas d’informations).

Petite parenthèse: la « règle » qui vous empêche de poser des questions est d’une ineptie totale, a fortiori. Elle est faite pour les improvisateurs débutants qui demandent à leur partenaire des trucs du genre « mais qu’est-ce que tu fais ? » (et c’est malheureusement fréquent). Or, le fait de poser une question n’est pas un mal en soi: ce qui est dérangeant, c’est de mendier à son partenaire une information qu’on pourrait très bien lui donner avec générosité et bienveillance. De fait, les questions peuvent tout à fait amener quantité d’informations (exemple: « Chérie, est-ce que tu m’as trompé pendant ton séjour? » ou « Tu voudrais bien m’aider à remplacer ce joint de culasse? »). Fin de la parenthèse.

L’importance de la qualité des informations a amené certains manuels (Johnstone, Tournier, Del Close, entre autres) à conseiller d’utiliser un « langage précis », à « détailler » au maximum: on en arrive parfois à une liste de « ne dite pas… / mais dites… » qui recommande l’emploi d’un langage ultra-précis (genre « un Magnum 357 » plutôt qu’un « pistolet ») pour booster l’imagination de sa partenaire et la sienne propre.

C’est certainement là que la linguistique française a tout à nous apprendre, avec le concept de présupposé: l’improvisatrice a intérêt à utiliser un langage qui multiplie les références implicites, pour donner le maximum d’information en peu de mots. Ainsi, les phrases de début d’impros sont plus efficaces selon leur degré d’implicite. Comparons ces deux phrases qui ont pourtant le même nombre de mots:

« Il fait très beau aujourd’hui » (qui nous dit que le soleil brille)

et

« Maintenant, tu vas mourir, frangin! » (qui établit la relation familiale entre A et B, qui nous plonge dans une action imminente, qui nous dit que B est en danger de mort, qui nous fait nous demander pourquoi, qui nous indique peut-être que A a une bonne raison de le tuer, peut-être qu’il lui devait de l’argent, ou alors il a éraflé sa Jaguar, il a écrasé son dogue allemand, etc.)

L’improvisatrice a donc tout intérêt à adopter un langage fleuri, rempli d’implications et de sous-entendus. Et c’est peut-être dans cela que l’improvisation théâtrale gagne le plus: pour être efficace, cette discipline se doit d’être poétique, en communiquant plus que le seul premier sens des mots. Comme si, par pudeur, vous vous couvriez de ridicule avec quelques mots déplacés.

Aaaah.

Rien de tel qu’un peu de poésie pour vous habiller cette nudité théâtrale.

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