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Apprendre à raconter une histoire en apprenant à ne pas tuer une histoire (1) – L’Annulation

Posted by Ian sur 1 septembre 2012

[eng]

Cancelling is a tricky way to kill stories.

[fra]

…ou « Comment développer ses compétences narratives en improvisation théâtrale ».

Dans Impro For Storytellers, Keith Johnstone définit pas moins de 17 façons spécifiques différentes de tuer une histoire :

  • Bloquer (Blocking)
  • Etre négatif (Being negative)
  • Etre peureux (Wimping)
  • Annuler (Cancelling)
  • Imiter (Joining)
  • Bavarder (Gossiping)
  • Activités convenues (Agreed activities)
  • Repousser (Bridging)
  • Eluder (Hedging)
  • Dévier (Sidetracking)
  • Etre original (Being original)
  • Faire une boucle (Looping)
  • Faire des gags (Gagging)
  • Exagérer (Comic exaggeration)
  • Conflit (Conflict)
  • Problème immédiat (Instant trouble)
  • Baisser l’enjeu (Lowering the stakes)

La pédagogie chez Johnstone est souvent une pédagogie par l’absurde. Dès le début de sa carrière d’enseignant (d’abord à l’école, puis dans des cours pour comédiens professionnels), Johnstone s’est essayé à faire l’inverse de ce qu’on enseigne traditionnellement. Ce qui était à l’origine une réaction face au système éducatif Britannique, qu’il voyait comme une gigantesque machine à tuer la créativité, est finalement devenu une véritable méthode.

Ainsi, en plus d’enseigner une méthode d’écriture relativement universelle basée sur les concepts clés de stabilité, de chaos et d’altération – à ce sujet, voir mon article : “Comment faire une scène classique à la Keith Johnstone” – Johnstone enseigne également comment éviter les comportements anti-narratifs. La terminologie décrite ci-dessus est le fruit d’heures et d’heures d’observation de scènes d’improvisation théâtrale en partant du principe que l’improvisateur qui n’est pas entrainé a tendance à toujours minimiser le potentiel narratif d’une scène : il voit cela comme un mécanisme de défense de l’improvisateur. Ces termes décrivent ainsi les principaux moyens auxquels les improvisateurs ont recours pour tuer les histoires et constituent au final une excellente grille d’analyse de scènes et une base solide pour développer des exercices adaptés : en s’entrainant à faire l’inverse de ce qui tue une histoire, on apprend à écrire une histoire !

La diversité des termes fait la richesse du système Johnstonien : là où certains coachs peinent à expliquer et transmettre ce qui fait qu’une scène a marché ou non, ce vocabulaire précis permet de débriefer dans le détail l’aspect narratif de la scène. Certains comportements décrits ici sont même contre-intuitifs et vont à l’encontre de la pensée commune, comme le Conflit qui est vu par beaucoup d’improvisateurs, à tort à mon sens, comme le cœur du mécanisme d’écriture.

Par ailleurs, cette terminologie a été développée dans le contexte de l’improvisation théâtrale, mais peut également être utile aux auteurs, scénaristes, romanciers ou à toute personne qui est confrontée à la rédaction d’un texte un tant soit peu narratif (même un discours politique ou une présentation en entreprise peut être présenté de façon narrative !).

Un caveat cependant : chaque concept, même s’il recoupe une réalité, n’est pas toujours défini de manière tranchée chez Johnstone. Ainsi le Blocking (qui correspond très vaguement au Refus du Match d’Impro) par exemple fait souvent débat. Johnstone a conscience de cette subjectivité et avertit que la capacité à reconnaitre certains comportements anti-narratif prend du temps et qu’il faut une certaine expérience pour les identifier avec précision, et à terme, proposer des corrections ou diriger des exercices liés à cette théorie. Il recommande lorsqu’il y a débat de voter à plusieurs (”Etait-ce un block ?”) et d’engager (rapidement) une discussion.

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Cette introduction passée, je voudrais me consacrer à un comportement spécifique qui est l’Annulation, car récemment, il ressort régulièrement dans les ateliers que j’anime.

L’Annulation est exactement ce que son nom définit : il s’agit d’annuler un élément introduit précédemment. Dans le chapitre Making Things Happen (Faire Qu’il Se Passe Quelque Chose) où Johnstone définit tous ces termes, il réécrit l’histoire du Petit Chaperon Rouge en appliquant les comportements anti-narratifs pour illustrer son propos. Pour l’Annulation, il propose cette variation : “Le petit chaperon rouge voit le loup, s’enfuit et rentre chez elle – rien n’est arrivé.”

L’Annulation semble donc assez simple à identifier. Pourtant, ce qui est facile sur le papier est souvent beaucoup plus difficile à percevoir dans les scènes lorsqu’elle sont jouées car l’Annulation est souvent vue perçue comme une façon comme une autre de créer le chaos dans une scène (ce qui n’est pas faux dans l’absolu). Ainsi, lorsqu’un improvisateur raconte une histoire, s’il suit un tant soit peu un schéma narratif, il aura tendance à introduire une plateforme, c’est à dire une réalité stable relativement détaillée, un contexte. Le problème est que lorsqu’il doit commencer à développer l’action, le réflexe de base est d’aller trop loin et d’annuler purement et simplement un élément introduit précédemment, voire carrément l’ensemble de la réalité établie !

L’action dramatique chez Johnstone, c’est l’affectation et le changement d’un personnage. Ce n’est pas une action au sens d’un mouvement, d’une action physique, d’un changement dans l’univers du personnage ou d’un événement : c’est le fait qu’un effet soit produit sur le personnage qui définit l’action.

D’une part, en réaction à cela, je constate souvent que l’improvisateur va éviter la possibilité même d’un effet sur les personnages par les éléments introduits en ne leur laissant pas le temps d’exister. Un autre exemple donné par Johnstone sur l’Annulation : “On allume un feu et une trombe de pluie vient l’éteindre”. Ici encore, rien ne se “passe”. Pour que l’élément introduit ait une importance, il ne faut pas le faire disparaitre immédiatement, même si l’objectif est d’affecter le personnage. Le fait que le feu s’éteigne peut être un élément narratif important, mais seulement si on lui a donné de l’importance avant !

D’autre part, l’Annulation est souvent le résultat d’une réflexion binaire par l’improvisateur entre existence et non-existence : “pour créer de l’action, je fais disparaitre un élément important qui existe auparavant !”. Pour illustrer cela, prenons un exercice de narration assez simple, le Story Spine de Kenn Adams (qui reprend en fait le schéma narratif traditionnel), qui découpe l’histoire en sous-parties narratives et demande à l’improvisateur de compléter les débuts de phrases :

  • “Il était une fois…” (présentation du protagoniste)
  • “Tous les jours…” (établissent d’une plateforme / stabilité)
  • “Mais un jour…” (introduction du chaos)
  • “Alors…” (conséquence / changement)
  • “Depuis ce jour…” (établissent nouvelle stabilité)

Souvent les improvisateurs utilisent la phase “d’introduction du chaos” pour simplement détruire une partie ou la totalité de la réalité établies. Quelques exemples entendus en atelier :

  • “Il était une fois un homme. Tous les jours, il va à la piscine. Mais un jour, il n’y a plus d’eau.”
  • “Il était une fois un loup. Tous les jours, il hurle à la lune. Mais un jour, la lune disparait.”

L’envie de créer une action et d’affecter le personnage se matérialise ainsi souvent par la destruction pure est simple d’un élément introduit précédemment. Si l’animateur n’est pas vigilant, il va encourager ce genre de comportement car il part souvent d’une bonne intention, celle d’affecter la scène. A lieu d’altérer simplement un élément, on cherche à produire un effet maximal, souvent par peur que notre idée ne soit “pas assez bonne”, en le faisant carrément disparaitre ! Encore une fois, la disparition n’est pas mauvaise en soi, mais lorsqu’elle est le résultat d’un réflexe de destruction de l’histoire par l’improvisateur, elle est rarement pertinente car elle laisse l’improvisateur avec “moins” plutôt que d’apporter quelque chose à la scène. Il est beaucoup plus fécond d’utiliser l’élément introduit comme levier pour affecter le personnage. En réutilisant les exemples précédents :

  • “Il était une fois un homme. Tous les jours, il va à la piscine. Mais un jour, la piscine est devenue une piscine de sang.”
  • “Il était une fois un loup. Tous les jours, il hurle à la lune. Mais un jour, la lune lui répond.”

Dans ces deux exemples, je sens que la fin de l’histoire va être beaucoup plus facile à écrire car a phase “d’introduction du chaos” utilise ce qui a été amené précédemment au lieu de l’Annuler. Dans les deux exemples précédents, l’improvisateur Annule un élément ce qui le laisse seul avec un vide narratif pour continuer à improviser, lui demandant un effort supplémentaire de créativité pour écrire la suite, ne faisant au passage qu’augmenter son stress et donnant encore moins de chance à la scène de réussir…

L’Annulation est trompeuse, méfiez vous ! Bonnes impros.

[NDR : Billet également publié sur mon blog.]

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Négativité

Posted by Ian sur 22 avril 2008

[eng]

Why are we so negative on stage? Probably because we are so scared…

[fra]

Pourquoi les improvisateurs sont-ils si négatifs sur scène? C’est un travers qui n’épargne personne, pas même les pros: je suis allé voir le Cercle des Menteurs lundi, et je n’ai vu quasiment aucune scène dans laquelle les comédiens ont choisi de simplement être positifs sur scène.

Etre négatif, c’est répondre à la peur que nous avons en nous. L’improvisateur sait qu’en étant cassant vis-à-vis de ses partenaires, il récoltera facilement les rires du public. Et ce n’est pas grave, les scènes où les personnages s’agressent mutuellement font partie de l’éventail des scènes qui peuvent émerger en improvisation. Mais le problème vient du fait qu’on ne voit quasiment que ça. C’est gênant car on se dit que les improvisateurs deviennent incapables de proposer autre chose.

Vous improviseriez avec lui?

Vous improviseriez avec lui?

Dans le cas du Cercle des Menteurs, cela est à la limite compensé par un très bon jeu d’acteur, et une mise en scène impeccable… même si en sortant du spectacle, j’étais une boule de frustration car je les ai déjà vu improviser des scènes magiques! Mais chez les amateurs, ça devient rapidement l’unique façon de faire de l’impro: être négatif.

Etre positif sur scène, faire une scène avec un personnage positif, c’est plus rare. C’est plus difficile, car cela demande d’avoir le courage de tenir un personnage dont le développement n’obtient pas nécessairement immédiatement les rires du public. Mais c’est aussi plus profitable à l’improvisation. En effet, le conflit, l’enjeu, l’élément disrupteur, le changement de statut, bref, peu importe le mécanisme utilisé, ce dernier aura plus d’impact sur un personnage positif que sur un personnage négatif. D’un point de vue narratif, ça se défend.

Prenons un exemple: un début de scène que j’ai vu ce lundi:

– (Le personnage joint les mains, les porte à ses lèvres, réfléchit un instant et commence la scène) « Casse toi. Juste casse toi. »
Sa partenaire ne dit mot, et est affectée par la remarque.

Un début très négatif. Bien joué, plausible, mais très négatif. Plus tard dans la scène, sa partenaire lui annonce qu’elle pense qu’il est un salaud, qu’elle le déteste aussi, etc… Quel impact cela peut-il avoir? Il ne l’aime déjà pas, en plus c’est un salaud. Elle est négative à son tour, mais au milieu de tout cette négativité, ça a peu d’impact.

Imaginons le début de scène suivant:

– (Le personnage vient de se lever, prend son petit déjeuner. Il est heureux, et profite de l’instant. Il s’adresse à se femme.) « Chérie, j’adore tes oeufs au plat. »
– « Merci mon amour. »
– Etc…

Imaginons, après un silence de bonheur que le mari dise alors:

– « Chérie… Casse-toi. Juste, casse-toi. »

Là, ça a de l’impact. En tout cas beaucoup plus que dans la scène précédente. Commencer positif et être positif permet de donner plus d’impact aux événements sur scène. C’est un schéma de narration de base, qui existe depuis des siècles avec le schéma classique « Il était une fois… » / « Puis un jour… »

Par ailleurs, indépendamment de la structure narrative, ce n’est pas fréquent de voir des scènes avec des acteurs et des personnage simplement heureux d’être là. Juste heureux. C’est rare. Et c’est bon aussi de temps en temps…

Et avec lui?

Et avec lui?

Donc pour conclure, soyons positifs:
1. Cela a aide à construire les histoires, et,
2. Cela donne du relief à la scène qui sortira du lot au milieu de toute la négativité qu’on trouve sur scène et dans nos vies…

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