Le Caucus

L’impro dans les grandes lignes…

Posts Tagged ‘Robert Gravel’

Parcours de lecture

Posted by Yvan_R sur 14 septembre 2011

Plusieurs élèves m’ont demandé conseil sur « les livres à lire » en matière d’improvisation. J’avais laissé en friche le début de bibliographie du Caucus, mais le voilà augmenté de quelques références (et ça va continuer ces prochaines semaines, promis: je me reposerai quand toute ma bibliothèque d’impro sera commentée sur le site!).

Je propose ici deux itinéraires d’accès à la littérature sur l’improvisation. Quatre ouvrages anglophones, francophone. Là encore, c’est subjectif et c’est voulu. Notez que cette sélection ne représente en aucun cas une sélection des autres auteurs du Caucus.

Pour ceux qui lisent l’anglais:

Impro – Keith Johnstone (pour son côté foisonnant et libérateur, et les questions qu’il soulève en matière de créativité et de pédagogie)

Truth in Comedy – Del Close & Charna Halpern (pour le rapport au produit final – ici, le Harold – et les exercices de connexion de groupe qu’il met en place)

The Ultimate Improv Book – Salinsky & Frances-White (pour l’ouverture d’esprit dont il fait preuve: en donnant la parole à plusieurs maîtres, les auteurs offrent un dialogue intéressant entre Del Close et Keith Johnstone).

Improvise, Scene from the Inside Out – Mick Napier (pour son côté « bâton dans la fourmilière », pour les certitudes qu’il ébranle et les ouvertures qu’il propose)

Pour ceux qui lisent le français

Manuel d’improvisation théâtrale – Christophe Tournier (pour son côté pragmatique et accessible; pour son érudition dans la rétrospective sur les débuts de l’improvisation). À l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai pas encore lu son deuxième ouvrage.

Une école de la création théâtrale – Alain Knapp (comme témoignage émouvant d’une riche démarche dramaturgique; ouvrage malheureusement resté trop discret).

Impro – Gravel & Lavergne (pour son côté mythique (plus édité depuis 1993, il circule seulement par photocopies) et le système très clair qu’il propose).

EDIT: comme évoqué en commentaire, on peut commander l’ouvrage dans des librairies québecoises ou via la LNI.

Il faut craindre l’homme d’un seul livre

Il n’y a pas de bible en improvisation. Il y a des maîtres qui ont laissé des écrits, des disciples qui ont ré-expliqué les écrits des maîtres, des généralistes qui ont tenté d’établir des systèmes. Tout dépend donc de ce que vous voulez lire en premier, et du parcours de lecture que vous allez suivre. Dans la bibliographie, je tenterai prochainement de classer les ouvrages selon qu’ils sont:

  1. des témoignages de quelques maîtres, oeuvres uniques ayant la portée d’un manifeste (je revendique la subjectivité de cette classification)
  2. des témoignages d’enseignants, souvent disciples des auteurs de la première catégorie
  3. des ouvrages collectifs, à tendance généraliste ou pluridisciplinaire, qui tentent de dresser des cartes de système
  4. des ouvrages traitant de spécificités dans l’improvisation théâtrale
  5. des ouvrages appartenant traditionnellement à la littérature théâtrale, destinée aux comédiens, mais dont les improvisateurs pourront s’inspirer
  6. des ouvrages aux thématiques larges: philosophie, esthétique, communication.

Begin anywhere (commencez où vous voulez)

Tous les points de vue sont intéressants à étudier, tant l’art de l’improvisation théâtrale paraît complexe. Vous trouverez parfois des oeuvres qui viendront contredire certaines lectures antérieures. Tant mieux! Les conceptions esthétiques et pédagogiques de l’impro sont multiples, et reflètent la richesse du vivier de comédiens-improvisateur.

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Râpe à formats

Posted by Yvan_R sur 28 juillet 2008

[eng]

Finpoil talks about improv forms.

[fra]

Ces temps-ci, Ian improvise auprès du grand maestro, visite la Mecque de l’improvisation américaine et rencontre des personnes très intéressantes. Je suis jaloux, mais je me soigne. Merci de nous faire partager tout ça, Ian.

Au même moment, un débat splendide fait rage et désespoir sur le Caucus, pour délibérer de la valeur et des faiblesses du Match d’impro. Je me rattrape comme je peux en vous faisant partager mes dernières trouvailles en matière de bouquin d’impro…

…en particulier l’excellente étude de Jeanne Leep, « Theatrical Improvisation: Short Form, Long Form, Sketch-Based Improv« , qui comme son sous-titre l’indique, analyse les principaux formats de l’impro théâtrale.

Je vous résume tout ça, parce que j’ai pas encore tout lu à fond: Jeanne Leep distingue trois grands genres de formats d’impro, à savoir le format court (rapide, à forte interactivité, à tendance comique), le format long (lent, à faible interactivité, à tendance thématique), et les sketches improvisés (des spectacles canevassés sur des improvisations, style commedia dell’arte).

Leep évite de dresser une hiérarchie bon/mauvais entre les formats et gère admirablement bien les témoignages. Je ne résiste pas au plaisir de vous donner la citation de Mick Napier (cité lui-même par Kozlowski; je traduis librement)

« Pour moi, la question du format est futile: finalement, l’impro se réduit à un être humain sur scène, sans information sur ce qu’il va dire ou inventer. […] De la bonne impro, c’est de la bonne impro, peu importe le format que tu lui donnes. Le meilleur format avec des improvisateurs mauvais, ça sera toujours mauvais. » (77)

Pour ramener ça au débat: le problème avec le format « prétexte », « décorum » Match d’impro, ce n’est peut-être pas le concept en lui-même, mais bien plutôt les joueurs qui le pratiquent. Et si je pense personnellement que ce n’est pas tant une question d’impro « à la française », – c’est un Suisse qui vous le dit – , je crois plutôt dans le fait que le format « Match » n’est pas assumé jusqu’au bout par les joueurs.

Je m’explique.

Jeanne Leep classe le Match dans la catégorie des « formats courts ». Selon elles, cette « famille » de concepts partage plusieurs caractéristiques incontournables: 1) but de divertissement comique, 2) maintien de la participation du public et de son influence tout au long du spectacle, 3) format énergique, style de jeu qui met en avant la vivacité d’esprit 4) la construction de scène se soumet aux contraintes du format (catégories).

Je pense donc que Lélou, Ian et Nabla font parfois un mauvais procès au match en soulignant ses faiblesses… qui sont finalement des choix de mise en scène; c’est probablement ce que voulait dire Matthieu, en ramenant Roméo et Juliette dans le débat. Beaucoup de bruit pour rien?

La chose qui cloche avec le match d’impro, c’est que certains improvisateurs aimeraient le prendre pour ce qu’il n’est pas: un concept versatile, jouable en format long, capable d’émotion ou d’engagement dramatique: amateurs de Johnstone, ayatollahs des règles d’improvisation, passez votre chemin! Le Match d’impro est un format court, relativement exigeant en qualité d’impro, puisqu’il nécessite des improvisateurs polyvalents, vivaces, et prêt à se « pimper » à la limite du cabotinage.

Je termine avec une autre citation, cette fois du « Improv Handbook » de Deborah Frances-White et Tom Salinsky. Les deux auteurs contrastent eux aussi l’impro « rapide » façon Match et l’impro « longue » façon Harold. Ils nous mettent en garde contre les comparaisons hâtives:

« C’est clair: une personne de goût et discernement (vous, par exemple) qui assiste à un Theatresport gâché, – où la compétition du format empêche les improvisateurs de donner le meilleur d’eux-mêmes, où les catégories stupides alternent avec des blagues en-dessous de la ceinture – ne le préférera pas à un Harold intelligent, clair, concis, plein d’esprit et bien structuré qui oscille entre le sublime de certains moments et la brillance de certaines idées. Mais le contraire est vrai aussi. Alors comparons le meilleur du Theatresport (ou mieux, du Gorilla Theatre) avec le meilleur du Harold, pour voir. » (254)

De la même manière que Lily concluait son article sur les formats « dirigés » ou « libres », je pense qu’on peut s’accorder sur le fait qu’il n’y a pas de hiérarchie entre les formats… et peu de leçons à donner sur la manière de bien les jouer.

… ou est-ce que je me goure royalement?

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Enseigner l’impro, un peu au bol

Posted by Yvan_R sur 8 avril 2008

Ce qui peut être enseigné ne vaut pas la peine d’être appris (proverbe chinois)
What can be taught isn’t worth learning (Chinese saying)

[eng]

Keith Johnstone explained he wasn’t so sure about how to teach improv efficiently. Finpoil thinks this comes from the complex nature of the art itself, rather than a lack of expertise from the teacher. This is why an improviser should have an opinion on improv’s theories.

[fra]

Lors d’une conférence le 6 octobre à Paris, Keith Johnstone proposait de conclure son intervention avec une dernière question. Un jeune fan s’est levé respectueusement, et lui a demandé avec humilité :

– Monsieur Johnstone, vous avez écrit deux bouquins, vous avez géré une compagnie d’impro pendant de nombreuses années, vous avez inventé une demi-douzaine de concepts ; comment faites-vous pour ne pas être lassé de l’impro ?
– Eh bien, c’est tout simple : après toutes ces années, force est de constater que je ne sais toujours pas comment enseigner l’impro. Si j’avais découvert une méthode, alors je m’en serais lassé.

Le Maestro se retirait donc sur une pirouette magistrale, relevant le caractère impossible d’une didactique de l’improvisation. Après huit ans d’enseignement avec différents groupes (adultes, adolescents, enfants), je commence à croire qu’il avait malheureusement raison : l’impro ne s’enseigne pas. Mais ce n’est pas une raison pour s’acheter une corde et un tabouret ; il y a bien quelque chose à faire.

Aaahh, si c\'était si simple
D’abord, la plupart des troupes d’impro s’entraînent, c’est un fait. Nous travaillons tous avec plus ou moins de succès, tournant sur une banque d’exercices qui dépend de notre bagage d’animateur, en tentant d’explorer des zones et des règles établies. Mais combien de joueurs parmi nous qui stagnent ? Arrivés à un certain point, on tourne en boucle sur trois ou quatre personnages, sur des tics narratifs prémâchés, la faute à une réflexion lacunaire sur la philosophie de l’impro : la crise de l’improvisateur, c’est qu’il lui manque un syllabus, des paliers de progression.

Gravel et Diggles (voir bibliographie) ont peut-être été les seuls jusqu’ici à proposer une logique de l’enseignement de l’impro : Gravel partait du principe qu’il fallait déjà maîtriser une improvisation solo avant de se lancer dans une construction de scène avec un partenaire. Diggles procède plutôt par thématiques, reprenant pour la plupart des concepts de Johnstone pour les organiser par difficulté croissante. Enfin, certains manuels (Tournier, Lynn), proposent une progression par « règles » … avec les risques dogmatiques que cela comporte.

Le problème avec la technique de l’improvisation théâtrale, c’est que les bons mécanismes sont encore relativement mal compris, ou alors sont trop complexes pour être hiérarchisés et enseignés par des exercices : l’élève est mis devant l’énorme défi de relier par lui-même les bribes de sagesse contenus dans une pelote embrouillées d’exercices hétéroclites. Dans le meilleur des cas, l’élève-improvisateur peut alors réfléchir tout seul sur sa pratique, pour peaufiner sa formation de manière autonome. À cet effet, il lui faut des outils d’analyse et de compréhension.

C’est aussi un peu à ça que va servir ce blog : organiser le savoir complexe sur l’impro, de manière à pouvoir renouveler la didactique (exercices, réflexions) du théâtre d’improvisation. En décortiquant les théories de l’impro, nous pourrons peut-être commencer à voir comment organiser un enseignement efficace, pragmatique et écologique.

Alors oui, j’en suis convaincu : l’improvisation ne s’enseigne pas, mais elle s’apprend.

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