Le Caucus

L’impro dans les grandes lignes…

Du travail d’équipe, ça, madame

Publié par finpoil sur 11 mai 2008

[eng]

Why do teams function well? How do we train a group to work together? What did Finpoil eat yesterday evening?

[fra]

Je suis allé au restaurant hier soir et j’ai vu une chose épatante.

C’est un restau à la périphérie de la ville, entouré de verdure, le tout est très joli, il y a une terrasse idéale et les mêmes employés depuis cinq ans: un petit serveur à lunettes, un grand musclé avec un chaîne en or, un autre (c’est le patron) dont le nez est épais, une soubrette qui met trop de rouge à lèvres et une grande qui ressemble à une de mes cousines.

D’habitude, au restaurant, on se fait servir par une seule personne, on est d’accord? À l’accueil, on vous installe à une jolie table, et le serveur responsable du secteur de tables vient vous donner les menus; c’est lui (ou elle) que vous devrez supporter jusqu’à la fin de la soirée.

(jusque là, vous vous demandez en quoi ça concerne l’impro; c’est fait exprès, c’est pour accrocher le lecteur)

Hier soir, mesdames et messieurs, c’était épatant: nous avons été servi alternativement par les cinq employés du service. Intrigué, j’ai commencé à observer leur manière de faire, et j’ai remarqué qu’ils travaillaient en groupe et en parfaite harmonie, se complétant les uns les autres pour gagner du temps et de l’énergie.

Moi j’appelle ça du travail d’équipe.

D’autres appellent ça de l’abnégation, du teamwork, de l’auto-organisation, une fourmilière, de la gestion communiste ou tout simplement de l’impro organique.

J’ai eu récemment une (trop) brève discussion avec the girl au sujet du côté “organique” d’une troupe d’impro. Cette capacité, comme les serveurs du restaurant, à fonctionner ensemble en parfaite harmonie, à donner la réplique au bon moment et à amener le groupe à faire le bon choix: aspect des plus complexes à améliorer dans une troupe d’impro. Si je me base sur mon restaurant, par exemple, je constate que le staff 1) est habitué à travailler ensemble depuis longtemps 2) travaille sans désirs individuels 3) s’entend globalement bien.

Si j’essaie de traduire ça en qualités globales, l’équipe “harmonique” est donc

  1. Stable et pérenne (l’équipe improvise ensemble depuis longtemps)
  2. Communautaire (l’équipe fonctionne sans égos débridés)
  3. Saine et amicale (techniquement, c’est une bande de copains)

Que faisons-nous, dans nos pratiques, dans nos entraînements, pour encourager l’aspect “organique” de la troupe?

Pour lancer la discussion: personnellement, j’essaie de proposer au moins un exercice par entraînement qui travaille l’esprit de groupe. Actuellement, mon exercice fétiche consiste à improviser, en cercle mais sans ordre pré-établi, des monologues reliés les uns aux autres par le seul contexte. Les improvisateurs doivent donc être dans une écoute totale du reste du groupe, pour savoir quand intervenir. Cet exercice entraîne aussi la pose d’informations de plateforme, puisque les interventions (courtes - parfois trois ou quatre phrases seulement) doivent situer immédiatement le personnage.

Dans la Compagnie dont je fais partie, nous passons beaucoup de temps ensemble (sans forcément faire de l’impro), nous discutons régulièrement du fonctionnement de la troupe (pour éliminer les frictions et ménager les egos) et nous faisons tout pour être aimables les uns avec les autres.

À l’extrême, j’aurais presque envie de dire que le public va nécessairement ressentir les relations dans l’équipe au travers de l’impro (c’est peut-être même ça que les spectateurs viennent voir). De là, il n’y a qu’un pas à dire: “peut importe le concept, pourvu qu’on ait l’équipe”.

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Négativité

Publié par Ian sur 22 avril 2008

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Ian asks: Why are we so negative on stage? Probably because we are so scared…

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Pourquoi les improvisateurs sont-ils si négatifs sur scène? C’est un travers qui n’épargne personne, pas même les pros: je suis allé voir le Cercle des Menteurs lundi, et je n’ai vu quasiment aucune scène dans laquelle les comédiens ont choisi de simplement être positifs sur scène.

Etre négatif, c’est répondre à la peur que nous avons en nous. L’improvisateur sait qu’en étant cassant vis-à-vis de ses partenaires, il récoltera facilement les rires du public. Et ce n’est pas grave, les scènes où les personnages s’agressent mutuellement font partie de l’éventail des scènes qui peuvent émerger en improvisation. Mais le problème vient du fait qu’on ne voit quasiment que ça. C’est gênant car on se dit que les improvisateurs deviennent incapables de proposer autre chose.

Dans le cas du Cercle des Menteurs, cela est à la limite compensé par un très bon jeu d’acteur, et une mise en scène impeccable (même si en sortant du spectacle, j’étais une boule de frustration car je les ai déjà vu improviser des scènes… magiques). Mais chez les amateurs, ça devient rapidement l’unique façon de faire de l’impro: être négatif.

Etre positif sur scène, faire une scène avec un personnage positif, c’est plus rare. C’est plus difficile, car cela demande d’avoir le courage de tenir un personnage dont le développement n’obtient pas nécessairement immédiatement les rires du public. Mais c’est aussi plus profitable à l’improvisation. En effet, le conflit, l’enjeu, l’élément disrupteur, le changement de statut, bref, peu importe le mécanisme utilisé, ce dernier aura plus d’impact sur un personnage positif que sur un personnage négatif. D’un point de vue narratif, ça se défend.

Prenons un exemple: un début de scène que j’ai vu ce lundi
- (Le personnage joint les mains, les porte à ses lèvres, réfléchit un instant et commence la scène) “Casse toi. Juste casse toi.”
Sa partenaire ne dit mot, et est affectée par la remarque.

Un début très négatif. Bien joué, plausible, mais très négatif. Plus tard dans la scène, sa partenaire lui annonce qu’elle pense qu’il est un salaud, qu’elle le déteste aussi, etc… Quel impact cela peut-il avoir? Il ne l’aime déjà pas, en plus c’est un salaud. Elle est négative à son tour, mais au milieu de tout cette négativité, ça a peu d’impact.

Imaginons le début de scène suivant:
- (Le personnage vient de se lever, prend son petit déjeuner. Il est heureux, et profite de l’instant. Il s’adresse à se femme.) “Chérie, j’adore tes oeufs au plat.”
- “Merci mon amour.”
- Etc…

Imaginons, après un silence de bonheur que le mari dise alors:
- “Chérie… Casse-toi. Juste, casse-toi.”

Là, ça a de l’impact. En tout cas beaucoup plus que dans la scène précédente. Commencer positif et être positif permet de donner plus d’impact aux événements sur scène. C’est un schéma de narration de base, qui existe depuis des siècles avec le schéma classique “Il était une fois…” / “Puis un jour…”

Par ailleurs, indépendamment de la structure narrative, ce n’est pas fréquent de voir des scènes avec des acteurs et des personnage simplement heureux d’être là. Juste heureux. C’est rare. Et c’est bon aussi de temps en temps…

Donc pour conclure, soyons positifs:
1. Cela a aide à construire les histoires, et,
2. Cela donne du relief à la scène qui sortira du lot au milieu de toute la négativité qu’on trouve sur scène et dans nos vies…

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Loose Moose et le plaisir de l’improvisation

Publié par The girl sur 19 avril 2008

[eng]

Loose Moose is the theatre created by Keith Johnstone. Even if it has evolved today (a bit more gags), we can still see his influence on the shows, the classes, and more than that, the spirit of the theatre, which is led by pleasure, confidence, and participation. Loose Moose seems to be a family.

[fr]

Loose Moose est le théâtre d’improvisation fondé par Keith Johnstone qui se trouve à Calgary, au Canada anglophone. Aujourd’hui, Keith n’en fait plus partie, car le théâtre a évolué et qu’il ne s’y reconnaissait plus complètement, et puis parce qu’il avait envie de mener sa vie de gourou de l’impro à travers le monde. Pourquoi ne s’y reconnaissait-il plus? Parce que trop de blagues sur scène, essentiellement, et pas assez d’histoires, à son goût.

Je suis allée à Loose Moose dans la seconde partie de mon voyage à la découverte de l’impro, et j’ai pu constater cette évolution par rapport à la théorie de Keith (que l’on peut retrouver dans ses livres: Impro, Impro for Storytellers, ainsi que dans les ateliers qu’il propose). Les comédiens de Loose Moose, même les plus anciens, parfois formés par lui, se laissent souvent aller au gag, les histoires sont parfois farfelues ou un peu tirées par les cheveux, manquant de construction parce qu’interrompues par quelque chose de rigolo. Mais quand même, on peut y voir cette envie de créer des histoires, et l’effort fait par chacun pour aller dans ce sens. Et cela réussit parfois!

Mais plus que tout cela, voilà ce qui m’a fait adorer Loose Moose, et qui mettait le public en joie: leur énergie, leur synergie et leur plaisir. J’ai pu constater à quel point tout cela contribuait à rendre le public heureux. Leur énergie d’abord, parce qu’à aucun moment les comédiens ne se laissent aller à leur fatigue, ils sont courageux, et même dans les soirs difficiles, ils se donnent.

Leur synergie? Il faut savoir qu’à Loose Moose, quiconque devient bénévole peut ensuite prendre des cours, et se retrouver sur scène, dans les Micetro ou dans les spectacles écrits sur base d’improvisation (le Gorilla étant réservé aux improvisateurs aguerris). C’est donc un vrai challenge que de garder une harmonie dans ce groupe qui évolue souvent. Eh bien, ils l’ont, et sacrément! Comment font-ils? D’abord, ils travaillent ensemble, c’est très participatif: devenir bénévole, c’est vendre des boissons, les tickets d’entrée, nettoyer les escaliers, peindre les décors. A peine arrivée, j’effectuais déjà ces deux dernières tâches. N’importe qui peut se retrouver à le faire, même les plus anciens, pas d’élitisme. Puis il y a la scène: devant, les improvisateurs, et derrière, les “backstages”, qui s’occupent des costumes et de l’espace scénique, ce qui les amène à être force de proposition au cours des improvisations. Durant les classes, ils sont tous là, les plus anciens donnent les cours, mais aussi y assistent et participent clairement à la progression des plus jeunes. Idem pour le Micetro sur scène. En dehors du théâtre, ils se retrouvent régulièrement en petits groupes pour boire des verres, et tous les dimanches pour jouer au football. Une véritable communeauté, presque une famille, que l’on sent ouverte et accueillante, et qui, sur scène, se soutient à 100%: pas de bataille de pouvoir entre les improvisateurs, pas de guerre, de la solidarité!

Et le plaisir! Je pense qu’il découle de tout cela, et qu’il peut les amener parfois à trop d’amateurisme, comme lorsque j’ai vu un ami des improvisateurs débarquer sur la scène le soir du Gorilla pour apporter, en retard, les sandwich de deux des comédiens. Folklorique! Mais à ce moment, seuls quelques bénévoles et moi-même sommes restés perplexes, le public, lui, attendait patiemment. Tout ce plaisir, celui d’être improvisateur, celui d’être sur scène, celui d’être un groupe et de pouvoir compter sur les autres, tout ce plaisir est transmissible au public. Complètement, directement, et il rend la salle euphorique. Un bel exemple!

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Pourquoi improviser?

Publié par Ian sur 15 avril 2008

[eng]

Ian asks: “Why do we improvise?” Two reasons why we shouldn’t: 1. Improv is considered by the vast majority as “light comedy”, which is really a shame, given its potential. 2. Improv doesn’t last, even if it is the work of a lifetime.

But there are also at least two reasons why we should: 1. We celebrate life. 2. We inspire others.

[fra]

Pourquoi improvise-t-on?

Pourquoi, hein?
C’est vrai, ça. L’improvisation ne vaut pas le théâtre… Comment peut-on espérer rivaliser, nous improvisateurs, avec des acteurs qui apprennent et préparent un texte, soigneusement écrit, le tout mis en scène après de longues séances de répétition où l’on s’assure au maximum de la qualité du résultat.

La preuve? Le fait que l’improvisation théâtrale, chez les amateurs et même chez les professionnels dans le monde francophone (mais aussi anglophone, notamment avec l’influence auprès du grand public de shows comme Whose Line), reste très cantonnée dans l’inconscient collectif au rire. De la même façon, chez le public aussi (mais on ne peut pas lui en vouloir, c’est à nous de lui montrer autre chose). L’impro, c’est de l’entertainment. Il y en a qui font ça très bien, et réussir à divertir, ce n’est pas donné à tout le monde. Ca demande du travail. Mais, et après? Quid du fait de toucher les gens? De leur faire ressentir des choses? A quand de l’improvisation théâtrale qui fait peur? Qui dérange? Qui serait politiquement incorrecte? Un spectacle d’impro érotique?

De plus, admettons qu’on parvienne à créer un spectacle qui réussisse à aller au-delà. Il serait éphémère par définition. Que reste-t-il de l’évolution de l’improvisation depuis Spolin? Des jeux et des formats. Certains “dominent” certaines parties du monde: TheaterSports, Match d’Impro, Harold… Mais pour la plupart, ils ne respectent pas la philosophie présente à l’origine. Le Match d’Impro devait être joué à l’origine par des acteurs aguerris qui cherchaient à repousser leurs limites: aujourd’hui, c’est le format de référence par lequel les amateurs commencent. Le TheaterSports devait permettre “d’échouer avec plaisir”. Dans “Guru: My Days with Del Close“, on peut lire que Del se moque des gens qui parlent du “Jeu de la scène” (Game of the scene), et pour beaucoup aujourd’hui, c’est un concept clé en impro. Ce n’est pas grave en soi. Par définition, les formats ont vocation à évoluer, le contenu n’est pas figé. Mais même les “pères fondateurs” qui se sont battus une vie entière pour transmettre une philosophie, lorsqu’ils regardent en arrière, ne verront que l’œuvre de leur vie pervertie. Keith Johnstone ne va plus voir d’impro depuis des années. Il nous dit: “Improv is stupid”. Le vice-président de Second City me disait lors d’une interview que beaucoup de gens qui avaient consacré leur vie à l’improvisation étaient aigris car “ça ne dure pas.” Second City utilise l’improvisation comme un outil pour créer du contenu, contenu qui lui peut être ensuite amélioré, présenté sur scène et rejoué car figé dans le texte.

Mais bon.

Au moins deux raisons me poussent à improviser.

La première, c’est que par la nature éphémère de notre art, nous célébrons la vie. Certaines scènes d’impro m’ont profondément marquées, justement parce qu’elles ne pouvaient être reproduites. Peut-être plus qu’une pièce ou qu’un film à contenu similaire ne l’aurait pas fait. Nous célébrons l’éphémère, nous célébrons la vie. (Ce qui ne doit pas nous empêcher de retourner vers du texte à un moment ou à un autre… un retour qui sera sans doute fructueux car les qualités de l’improvisateur sont apparemment très prisées des metteurs en scène qui travaillent alors avec des acteurs “disponibles”.)

La deuxième raison est que l’improvisation est une prouesse. Nous prenons des risques que personne d’autre n’oserait prendre. Nous sommes l’exutoire des peurs de la société. Nous sommes des héros modernes. Nous pratiquons “l’insanité légalisée” (“legalized insanity”, Robbin Williams). La peur a une fonction cruciale pour les hommes: elle nous prévient du danger. On peut vivre une vie entière dans la peur. Nous improvisateurs, donnons au public ce qu’il rêve de voir dans sa vie de tout les jours (et non, le public n’a pas nécessairement envie de voir “Une girafe unijambiste” à la manière de Shakespeare tout en étant immobile dans sa vie de tous les jours!): des gens qui font des choix forts, risqués au regard des standards de la société. Et par là-même, nous inspirons le public! Nous lui donnons envie!

Résumons:
1. L’improvisation est dominée par la “comédie légère” et “l’entertainment”.
2. Elle est éphémère, et ce qu’on accomplit avec elle, même le travail d’une vie, ne durera vraisemblablement pas.
(Autant je peux accepter le point 2, le point 1, je le rejette complètement! L’entertaiment, c’est bien, mais il n’y a pas que ça, et il ne doit pas y avoir que ça!)

Mais:
1. Les improvisateurs célèbrent la vie!
2. Les improvisateurs inspirent autour d’eux!

Pour moi, cela vaut de consacrer une vie à cet art. M. Keith Johnstone, vous pouvez être aigri, M. Del Close, vous aussi, (M. Gravel, je ne crois pas que le fûtes!) le fait est que vous illuminez quotidiennement la vie de centaines de membres de public assis dans leurs chaises devant un spectacle d’improvisation, en tout cas, au moins la mienne.

Oui, vous êtes, messieurs, et nous aussi improvisateurs, sommes, des héros modernes!

PS: Pour les pistes mentionnées plus haut sur le fait que l’improvisation peut-être autre chose que de la “comédie légère”, on se tournera avec profit vers l’improvisation anglo-saxonne. Par exemple, Mick Napier et ses acolytes se sont approprié les thèmes du politiquement incorrect dans leur théâtre Annoyance (bien sur, Second City aussi, mais Annoyance semble être un poil au-dessus), et n’hésitent pas apparemment à faire des shows d’improvisation “sexy“. Pour les spectacles “qui font peur”, il existe une variation du Harold, un format appelé “The Bat” qui semble pouvoir particulièrement se prêter à cela. Dans la forme, il s’agit d’un Harold dans le noir.

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Parler fleuri pour ne pas être à poil

Publié par finpoil sur 14 avril 2008

[eng]

Improv is a ‘naked’ art form, Finpoil says: sceneries, costumes and characters are conveyed by a vast range of means on the set. That’s why the language’s richness is so important: implicits and suppositions are a way of making the most out of a few words. Like poetry.

[fra]

L’improvisateur est un exhibitionniste en puissance: il arrive tout nu sur scène, sans chemise, sans pantalon, sans trop savoir avec quel personnage il va raconter ses histoires. On peut dire que le théâtre d’improvisation est un art “à poil”. Oui, on peut le dire.

Tout le contraire du théâtre classique, en somme, lui qui se joue normalement avec un costume (préparé à l’avance par un costumier), sur une scène encombrée de décors (préparés à l’avance par un décorateur), avec des dialogues dans la tête (préparées à l’avance par un auteur qui est le plus souvent mort depuis lontemps, le lâche). L’improvisateur - ou l’improvisatrice, puisqu’il faut aussi de temps éviter d’être misogyne, c’est mauvais pour la survie de l’espèce - se retrouve donc à faire à peu près tout à la fois: raconter son histoire, meubler sa scène et habiller son personnage pour ne pas prendre froid.

J\'offre une bière à qui devine qui c\'est

On doit donc communiquer tous ces éléments au public, grâce à des informations. Si l’improvisatrice (je passe définitivement à la forme féminine, le thème de la nudité m’ayant émoustillé) veut montrer qu’elle est derrière un bar, elle va donc faire le geste d’essuyer un zinc avec une serviette. Pour donner de l’ampleur à sa barmaid, elle va se grossir physiquement, en avançant le bassin pour amplifier sa poitrine, tout en écartant les bras. Pour signifier l’attente, elle regardera sa montre. Le public saisit donc par quelques conventions visuelles certaines informations sur l’environnement scénique.

Le reste est communiqué par les dialogues: relations entre personnage, lieu, genre de la pièce, tout doit être dit dans l’improvisation, à la différence du théâtre classique qui s’est souvent épargné une bonne partie de cette peine: le spectateur a reçu un programme, il connaît le titre et le genre (tragédie ? comédie ?) de la pièce qu’il est en train de voir. Il sait à quoi s’attendre, en somme. Parfois, il a même déjà lu le texte (d’un auteur souvent déjà mort, je l’ai déjà dit plus haut).

Pour s’approcher du théâtre “normal”, l’improvisation doit donc s’appuyer sur toutes les informations posées et les considérer comme vraies. C’est ainsi qu’on a inventé les “règles” comme le “Oui, et…” ou le “Ne posez pas de questions”. Si l’on veut avancer dans la pièce et intéresser le public, alors il est contre-productif de rejeter les informations, ou de les retarder à coup de questions (puisque la question ne pose, en principe, pas d’informations).

Petite parenthèse: la “règle” qui vous empêche de poser des questions est d’une ineptie totale, a fortiori. Elle est faite pour les improvisateurs débutants qui demandent à leur partenaire des trucs du genre “mais qu’est-ce que tu fais ?” (et c’est malheureusement fréquent). Or, le fait de poser une question n’est pas un mal en soi: ce qui est dérangeant, c’est de mendier à son partenaire une information qu’on pourrait très bien lui donner avec générosité et bienveillance. De fait, les questions peuvent tout à fait amener quantité d’informations (exemple: “Chérie, est-ce que tu m’as trompé pendant ton séjour?” ou “Tu voudrais bien m’aider à remplacer ce joint de culasse?”). Fin de la parenthèse.

L’importance de la qualité des informations a amené certains manuels (Johnstone, Tournier, Del Close, entre autres) à conseiller d’utiliser un “langage précis”, à “détailler” au maximum: on en arrive parfois à une liste de “ne dite pas… / mais dites…” qui recommande l’emploi d’un langage ultra-précis (genre “un Magnum 357″ plutôt qu’un “pistolet”) pour booster l’imagination de sa partenaire et la sienne propre.

C’est certainement là que la linguistique française a tout à nous apprendre, avec le concept de présupposé: l’improvisatrice a intérêt à utiliser un langage qui multiplie les références implicites, pour donner le maximum d’information en peu de mots. Ainsi, les phrases de début d’impros sont plus efficaces selon leur degré d’implicite. Comparons ces deux phrases qui ont pourtant le même nombre de mots:

“Il fait très beau aujourd’hui” (qui nous dit que le soleil brille)

et

“Maintenant, tu vas mourir, frangin!” (qui établit la relation familiale entre A et B, qui nous plonge dans une action imminente, qui nous dit que B est en danger de mort, qui nous fait nous demander pourquoi, qui nous indique peut-être que A a une bonne raison de le tuer, peut-être qu’il lui devait de l’argent, ou alors il a éraflé sa Jaguar, il a écrasé son dogue allemand, etc.)

L’improvisatrice a donc tout intérêt à adopter un langage fleuri, rempli d’implications et de sous-entendus. Et c’est peut-être dans cela que l’improvisation théâtrale gagne le plus: pour être efficace, cette discipline se doit d’être poétique, en communiquant plus que le seul premier sens des mots. Comme si, par pudeur, vous vous couvriez de ridicule avec quelques mots déplacés.

Aaaah.

Rien de tel qu’un peu de poésie pour vous habiller cette nudité théâtrale.

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Pourquoi ce blog?

Publié par Ian sur 8 avril 2008

[eng]

Three french improvisers unite to create this blog which will aim at offering insights on other schools of improvisation to the french improv community. We’d like this blog to be about improv-related research, and to help foster a revolution in the francophone improv world. And that’s the reason why we called it “Le Caucus”, in addition to the explicit reference to the famous french format “Le Match”.

[fr]

D’une part, parce qu’on en avait envie. Trois improvisateurs qui partagent un peu les même idées sur l’impro ont souhaité se réunir pour écrire ensemble, chercher, partager, proposer… Un échange collectif qui souhaite contribuer à une recherche sur l’improvisation.

Mais aussi d’autre part, à cause du constat que l’improvisation francophone, du moins, celle que nous voyons, est très (trop?) tournée sur elle-même. Qu’elle ne soutient plus les idéaux de partage, de plaisir, de dépassement, de sincérité, de spontanéité, de courage que nous pensons intrinsèques à cette discipline, à cet art. Et qu’elle pourrait très largement bénéficier d’une exposition plus grande à d’autres théories, d’autres approches, d’autres pratiques: une proposition qui fait échos à l’article et aux réactions suscitées sur mon blog ici.

En clair, nous vous proposons une recherche sur l’improvisation, qui souhaite contribuer à une révolution de l’improvisation francophone que nous appelons de nos vœux…

Pourquoi Le Caucus?

Premièrement, pour la référence au terme directement tirée du Match d’Improvisation. La très grande majorité des improvisateurs francophones pratique le Match et nous nous adressons à eux, parmi d’autres.

Deuxièmement, car le terme caucus renvoie à une notion de concertation sur l’orientation d’un groupe. Wikipedia nous dit:

À l’origine, un caucus était une réunion de personnes dont l’objectif était de promouvoir un changement de politique ou d’organisation.

Et c’est exactement ce que nous souhaitons faire.

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Enseigner l’impro, un peu au bol

Publié par finpoil sur 8 avril 2008

Ce qui peut être enseigné ne vaut pas la peine d’être appris (proverbe chinois)

What can be taught isn’t worth learning (Chinese saying)

[eng]

Keith Johnstone explained he wasn’t so sure about how to teach improv efficiently. Finpoil thinks this comes from the complex nature of the art itself, rather than a lack of expertise from the teacher. This is why an improviser should have an opinion on improv’s theories.

[fra]

Lors d’une conférence le 6 octobre à Paris, Keith Johnstone proposait de conclure son intervention avec une dernière question. Un jeune fan s’est levé respectueusement, et lui a demandé avec humilité :

- Monsieur Johnstone, vous avez écrit deux bouquins, vous avez géré une compagnie d’impro pendant de nombreuses années, vous avez inventé une demi-douzaine de concepts ; comment faites-vous pour ne pas être lassé de l’impro ?

- Eh bien, c’est tout simple : après toutes ces années, force est de constater que je ne sais toujours pas comment enseigner l’impro. Si j’avais découvert une méthode, alors je m’en serais lassé.

Le Maestro se retirait donc sur une pirouette magistrale, relevant le caractère impossible d’une didactique de l’improvisation. Après huit ans d’enseignement avec différents groupes (adultes, adolescents, enfants), je commence à croire qu’il avait malheureusement raison : l’impro ne s’enseigne pas. Mais ce n’est pas une raison pour s’acheter une corde et un tabouret ; il y a bien quelque chose à faire.

Aaahh, si c\'était si simple

D’abord, la plupart des troupes d’impro s’entraînent, c’est un fait. Nous travaillons tous avec plus ou moins de succès, tournant sur une banque d’exercices qui dépend de notre bagage d’animateur, en tentant d’explorer des zones et des règles établies. Mais combien de joueurs parmi nous qui stagnent ? Arrivés à un certain point, on tourne en boucle sur trois ou quatre personnages, sur des tics narratifs prémâchés, la faute à une réflexion lacunaire sur la philosophie de l’impro : la crise de l’improvisateur, c’est qu’il lui manque un syllabus, des paliers de progression.

Gravel et Diggles (voir bibliographie) ont peut-être été les seuls jusqu’ici à proposer une logique de l’enseignement de l’impro : Gravel partait du principe qu’il fallait déjà maîtriser une improvisation solo avant de se lancer dans une construction de scène avec un partenaire. Diggles procède plutôt par thématiques, reprenant pour la plupart des concepts de Johnstone pour les organiser par difficulté croissante. Enfin, certains manuels (Tournier, Lynn), proposent une progression par « règles » … avec les risques dogmatiques que cela comporte.

Le problème avec la technique de l’improvisation théâtrale, c’est que les bons mécanismes sont encore relativement mal compris, ou alors sont trop complexes pour être hiérarchisés et enseignés par des exercices : l’élève est mis devant l’énorme défi de relier par lui-même les bribes de sagesse contenus dans une pelote embrouillées d’exercices hétéroclites. Dans le meilleur des cas, l’élève-improvisateur peut alors réfléchir tout seul sur sa pratique, pour peaufiner sa formation de manière autonome. À cet effet, il lui faut des outils d’analyse et de compréhension.

C’est aussi un peu à ça que va servir ce blog : organiser le savoir complexe sur l’impro, de manière à pouvoir renouveler la didactique (exercices, réflexions) du théâtre d’improvisation. En décortiquant les théories de l’impro, nous pourrons peut-être commencer à voir comment organiser un enseignement efficace, pragmatique et écologique.

Alors oui, j’en suis convaincu : l’improvisation ne s’enseigne pas, mais elle s’apprend.

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Voyage autour de l’impro

Publié par The girl sur 8 avril 2008

Je baptise donc ce blog, qui se veut être plein de choses, et avant tout un partage sur l’improvisation, mais on vous en dira plus par la suite.

Je suis en ce moment à Chicago, pour découvrir le monde de l’impro outre-atlantique. C’est incroyable l’énergie improvisationnelle qui y règne, et je crois qu’on aurait tout intérêt, improvisateurs francophones, à se tourner un peu vers ce qui se passe ailleurs. Il y a tellement de théorie ici, née surtout de Viola Spolin et Del Close, mais aussi de Keith Johnstone, qu’on perçoit dans quelques classes ou spectacles. Et puis ce qui est impressionnant, c’est la manière dont les gens se sont approprié tout ça. Ils jouent les formats existants, comme le Harold par exemple, mais ils en créent aussi beaucoup. Par exemple, à IO (anciennement Improv Olympics, mais ils ont été traduit en justice par le comité olympique), chaque groupe qu’on peut voir sur scène s’essaie à de nouveaux formats, qu’il crée lui-même. Parfois ça rate, et j’ai vu des mauvais spectacles, mais parfois c’est extraordinaire. Je vous recommande TJ and Dave si vous venez par ici: ils sont deux, et ils improvisent à partir de leur posture physique, et de ce qui émerge de la scène, ils ne prennent pas de suggestion du public: “Trust us, it’s all improv”. Ils arrivent sur scène en se souriant et en riant. Ensuite commence une longue improvisation d’une heure, au cours de laquelle on les voit endosser plusieurs personnages et changer de décors, et on s’en délecte vraiment. Ils sont très physiques, bien qu’ils parlent beaucoup, leur histoire est construite, et ce sont d’incroyables comédiens!

Ce qu’il y a de plus magique ici, c’est l’engagement des improvisateurs. Pas tous, bien sûr, mais la plupart. Même ceux qui ne font pas de grandes choses, j’ai remarqué qu’ils les font à fond, ils sont “commited to the scene”, et ça se voit! En tant que public, on leur pardonne beaucoup plus leurs erreurs, et même on les apprécie.

Avec ce qu’il existe à travers le monde en terme d’improvisation, je pense qu’on a beaucoup à regarder autour de nous!

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